L’Europe s’ouvre à la musique

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Publié le mardi 4 octobre 2016

Focus / Oct.

La semaine prochaine, MaMA va accueillir une forte présence européenne. Mobilisée par la perspective d’un programme de soutien pour la musique, la Commission européenne sera de la partie, notamment à travers trois conférences, dont la présentation de cette ambition par Karel Bartak, patron de Creative Europe à la direction générale Éducation et Culture.

Par Emmanuel Legrand

Il y a un déficit d’Europe dans le secteur de la musique. C’est un constat que de nombreux professionnels ont posé et que la Commission européenne fait désormais également sien. En Europe, il est plus facile pour un organisateur de festival de programmer un artiste américain qu’un groupe venant d’un pays voisin. Les pays européens restent dans leur grande majorité des silos où sont favorisés les artistes nationaux, et où la part la plus importante du répertoire non domestique provient essentiellement du monde anglo-saxon. Pour un Stromae qui parvient à s’imposer sur la scène européenne, combien d’artistes en sont réduits à leur marché national ?


Un processus de longue haleine


Sur la base de ce constat, un travail important a été effectué par les instances européennes, en particulier la direction générale Éducation & Culture (DG EAC). La première étape fut la mise en place du programme "Creative Europe" en 2014, qui avait un – modeste – volet consacré à la musique. C’était déjà un pas en avant par rapport à la situation préalable dans les années 1990 et 2000. À cette époque, le directeur du Bureau européen de la musique (EMO), Jean-François Michel, arpentait les couloirs de la Commission pour constamment rappeler que la Musique était le parent pauvre de la politique culturelle européenne, plus tournée vers le cinéma — 25 ans de programme Media — et le livre. Aujourd’hui, il semble bien que la Commission ait décidé d’aller plus loin.


Karel Bartak, directeur de Creative Europe, tiendra une conférence de presse au MaMA :
>Mercredi 12 octobre 11:45 - 12:15
L’Elysée Montmartre - Scène (Espace conférence de presse)
Music Move Europe : vers une nouvelle stratégie européenne pour l’industrie de la musique ?

Pour ce faire, la DG EAC a lancé en 2015 une vaste consultation des professionnels européens, sous la houlette de Karel Bartak, chef d’unité à la DG EAC, et Corinne Rigaud, coordinatrice du programme Europe Créative. Objectif : tenter tout d’abord de bien comprendre la situation du marché et de ses acteurs pour ensuite trouver des remèdes qui améliorent les conditions du marché européen (voir l’interview de Sophie Goossens sur le processus réalisé lors de cette phase).

« En Europe, les plaques tectoniques bougent lentement, constate Fabien Miclet, coordinateur du programme Liveurope et ancien de l’European Music Office. Quand on a commencé à parler de Liveurope, le projet Creative Europe n’existait pas encore. En deux ans, l’Union européenne a compris que ces mécanismes de soutien sont mieux adaptés aux besoins des professionnels, et qu’il faut soutenir des initiatives voulues et demandées par le secteur ».

Lors du dernier Midem, en juin 2016, Martine Reicherts, directrice générale à la DG EAC, a acté le principe qu’il y aurait un programme spécifique pour les actions dans la musique. « Mon opinion est qu’un soutien sectoriel plus fort au secteur de la musique est nécessaire », a-t-elle indiqué. Là, on vise 2020, avec un programme sur six ans dont les contours ont commencé à se dessiner, notamment autour de quatre grands chantiers :
- éducation et formation ;
- collecte et usage de la data afin de mieux aider à la prise de décision ;
- amélioration des conditions de circulation des artistes et des répertoires ;
- soutien aux PME du secteur.

Mais il reste un certain chemin à parcourir avant l’adoption du programme.


Une première phase exploratoire


Tout d’abord la DG EAC doit obtenir du Parlement européen l’autorisation et le budget pour mettre en place une action pilote. Les résultats de cette action pilote permettront d’enrichir le prochain programme consacré à la culture, qui couvrira la période 2021-2028 et remplacera Creative Europe. Ce programme devra ensuite être validé par le Conseil des ministres de l’Union européenne et approuvé par le Parlement. « Ma vision est que dans cinq ans il y aura, aux côtés du programme de soutien au cinéma (Media) un mécanisme européen de soutien à la musique » a affirmé Martine Reicherts.


Les rendez-vous Creative Europe au MaMA :


>Mercredi 12 octobre 15:00 - 16:15
L’Elysée Montmartre - Backstage
La musique au sein de l’UE, frontières et perspectives
Modération : Fabien Miclet, coordinator of Liveurope
Avec : Anna Hildur (Nomex), Chris Tams (BPI), Karel Bartak (European Commission), Peter Smidt (Buma Cultuur / Eurosonic Noorderslag), Corinne Rigaud (Commission européenne), Marc Thonon (Bureau Export)
>Vendredi 14 octobre 15:00 - 15h40
Trianon - Forum
Innovation et data, retour sur les ateliers "Creative Europe, AB music"
Avec : Sophie Goosens (August&Debouzy avocats), Ben Costantini (Startup Sesame), Emmanuel Legrand (journaliste), Magali Clapier (Transparency Rights Management)
 

Pour Fabien Miclet, la décision de la Commission européenne de créer un programme spécifique sur la musique est le résultat d’années de discussions avec les administrations bruxelloises et des professionnels comme Jean-Francois Michel, Jean Marc Leclerc (son successeur a l’EMO) ou Peter Smidt. « À Bruxelles, depuis la fermeture de l’EMO, il n’y a plus de relais. Cela valait ce que ça valait, mais cela avait le mérite d’exister. On espère que le processus qui est lancé va changer les choses. La Commission a compris qu’il fallait faire quelque chose et écouter le secteur ». Selon lui, la musique revient de loin, et il y aura toujours un gap avec le cinéma qui ne se résorbera sans doute jamais. Mais le cycle enclenché avec les groupes de travail qu’il a co-animé avec Sophie Goossens devrait déboucher sur un programme concret. « Pour arriver en bout de course en 2020, il n’était pas idiot de commencer maintenant, car cela prend du temps » souligne-t-il.

Peter Smidt, le directeur créatif du festival/conférence Eurosonic Noorderslag aux Pays-Bas et coordinateur du programme ETEP, fait partie de ceux qui considèrent normal que la Commission intervienne sur le secteur pour contribuer à mettre en place des systèmes qui améliorent la fluidité du marché et encouragent la circulation des œuvres et des artistes dans le cadre de l’Union. « Il est d’une importance vitale que la Commission prenne ce type d’initiatives, explique-t-il. Personne d’autre ne le fait, et personne ne peut le faire ! Les pays de l’Union pensent d’abord à leurs propres intérêts, et leurs budgets sont tout d’abord concentrés sur leurs propres artistes. Il n’y a personne qui se sente responsable de ce qui se passe en Europe ».


Une ambition à afficher


Pour Peter Smidt, il est grand temps que la Commission mette en place des outils ambitieux, ce qui passe par l’exploitation de la data comme par la mise en place de politiques de soutien aux projets qui ont comme ambition de construire des ponts entre pays d’Europe. « Si nous avions la possibilité de créer un marché européen pour le répertoire européen, dit-il, nous aurions accès à un marché plus grand que le marché américain. D’une certaine manière, il est incroyable que cela ait pu prendre tant de temps. Mais j’applaudis ceux qui en ont pris l’initiative ». Et il affirme son optimisme : « le moment est idéal. Il n’y a jamais eu autant de répertoire de qualité en provenance de tous les pays d’Europe. Ce qui est important c’est que nous allons avoir un programme spécifique pour la musique qui ne sera pas qu’une accumulation de projets. Derrière tout le travail fait par la Commission, il y a une volonté de mettre en place une véritable stratégie ». Pour cela, il rappelle le rôle structurant et incitatif des projet comme ETEP ou Liveurope (voir encadrés), avec une base financière modeste, ils ont un effet levier et créent une dynamique vertueuse.

Fabien Miclet ajoute : « il faut faire plein de choses qui n’existent pas, comme soutenir des startups de musique en ligne par exemple. Mais il faut aussi améliorer la circulation des répertoires et des artistes. Certains mécanismes existent, mais ils ne peuvent avoir un impact d’échelle sans soutien renforcé. La Commission doit montrer que, si elle a de l’ambition pour le secteur de la musique, il lui faut aligner son ambition sur celle du cinéma. C’est vers cela qu’il faut se projeter ».


INTERVIEWS : Retour sur les ateliers AB Music Innovation et Data
 
Sophie Goossens
« Une vraie dynamique s’est mise en place »
Avocate, spécialiste de l’industrie des médias et des questions numériques, elle a largement accompagné la démarche lancée par la Commission européenne, qui lui a confié la coanimation des ateliers de consultation menés en 2015 et 2016.
 

 
Magali Clapier
« Amorcer des bonnes pratiques dans le quotidien des acteurs »
Directrice du développement de Transparency Rights Management, Magali Clapier est une experte des métadonnées. Elle a participé au premier atelier thématique du processus « AB Music », consacré aux datas dans la musique.

Le système vertueux d’ETEP


Peter Smidt est un pragmatique. Pour le directeur créatif du festival/conference Eurosonic Noorderslag, qui a lieu en janvier à Gröningen aux Pays-Bas, l’Europe, c’est avant tout une grande idée — la circulation des personnes, des idées, de la culture — et beaucoup d’initiatives pratiques et simples qui permettent de faire une différence.

« Lorsque j’ai lancé Eurosonic il y a 30 ans, l’idée n’était pas d’organiser un festival de plus, mais plutôt de programmer des artistes qui n’étaient pas entendus jusque-là, c’est-à-dire des artistes des pays européens voisins, explique Peter Smidt. Il n’y avait pas de passerelles entre les pays d’Europe, ce qui me paraissait être une aberration culturelle autant qu’économique. On pouvait écouter à merci les artistes américains, mais pas les européens… Et puis il y a cette réalité économique, poursuit-il. Les grands pays européens, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France et l’Italie ont des marchés suffisamment grands pour permettre aux artistes locaux de se développer, mais la plupart des pays n’ont pas accès à ce type de marchés. D’ou l’idée de mettre en place un festival qui permette de faire mieux connaître ces artistes (…) On a une monnaie commune, mais on connaît fort peu les artistes des pays voisins. C’est un paradoxe européen. Il est important que le marché européen s’organise pour faciliter cette circulation du répertoire. Je n’ai rien contre la musique anglo-saxonne, au contraire, mais j’aimerais aussi qu’on entende davantage des artistes venant du Luxembourg, du Portugal ou de Lettonie ».

Un système qui associe le live et la radio

Le création en 2003 d’ETEP (European Talent Exchange Programme) participe du même raisonnement. Plutôt que de voir des festivals se battre pour programmer les Red Hot Chili Peppers, Peter Smidt a pensé qu’il serait plus utile et efficace de mettre en place un système qui fasse la promotion des artistes européens auprès des festivals en Europe. L’idée fut de s’appuyer sur des radios de service public regroupées au sein de l’Union européenne de radiodiffusion. À elles la tâche de soutenir (et souvent de recommander) les artistes qui ensuite seront programmés dans les festivals et pour lesquels ces derniers reçoivent un soutien financier. « Nous avons commencé avec 20 festivals la première année qui ont programmé 50 spectacles d’artistes européens, et nous en avons maintenant une centaine qui programment plus de 400 shows par an. C’est un système qui fonctionne, se réjouit-il. Les radios sont une partie intégrante du système, car en dehors de la programmation dans les festivals, les artistes sont soutenus par les radios. Comme ils est très difficile pour les nouveaux talents d’être programmés en radio, nous avons trouvé un système qui associe le live et la radio ».

Une des extensions de cet axe radiophonique fut la création l’an dernier par Eurosonic Noorderslag d’un nouveau classement radio mesurant l’airplay de nouveaux talents européens en dehors de leur pays d’origine. Les Border Breakers Charts font pendant aux Border Breakers Awards qui récompensent chaque année les artistes européens qui se sont le mieux illustrés hors de leur pays d’origine. (NDLR : l’auteur de cet article, Emmanuel Legrand, est un des cofondateurs de Border Breakers Awards avec Jean-Francois Michel et des nouveaux classements radio avec Peter Smidt et Werner Schlosser). Pour Peter Smidt, les festivals disposent d’une liberté de programmation dont les salles ne disposent pas pour des raisons économiques. « Les festivals sont parmi les rares endroits ou des artistes inconnus peuvent exploser sur scène s’ls sont bons, dit-il. Si vous prenez les mêmes artistes et les mettez dans une salle dans un pays où ils ne sont pas connus, vous aurez trois pelés dans le public ! Nous voulons dénicher les nouveaux talents, comme Kaizers Orchestra de Norvège ou Ewert & The Two Dragons d’Estonie. C’est ce travail de défrichage dont je suis très fier ».

Le système vertueux d’ETEP a reçu l’aval et le financement de la Commission européenne, dans le cadre du son programme Creative Europe pour aider au développement de la circulation de répertoire à travers des festivals. Le projet est financé en outre par Eurosonic et les pays participants au programme. « Les festivals ont une incitation financière à programmer ces artistes, mais charge à eux de payer les cachets des artistes an fonction de ce qu’ils négocient entre eux. C’est une discussion normale entre promoteur et artiste à laquelle nous ne sommes pas associés ».


Liveurope fait la fête aux salles qui programment européen


Alors que le programme ETEP se concentre surtout sur la programmation d’artistes dans les festivals européens, l’initiative Liveurope concerne avant tout les salles de spectacles, avec la mise en place d’un système incitatif de programmation d’artistes européens.

« Nous avons lancé ce projet il y a deux ans exactement avec un groupe de départ de 13 salles dans 13 pays pour avoir la diversité géographique la plus large » indique Fabien Miclet, coordinateur de la plateforme Liveurope dans le cadre de l’Ancienne Belgique, une salle de concert de Bruxelles. L’idée de départ était d’utiliser le programme de financement culturel européen pour soutenir les salles de concerts dans leur démarche de programmation d’artistes européens. Cela posait une question d’opportunité — est-ce nécessaire ? — et de méthode -— comment utiliser l’argent, quelle ingénierie financière ? ».

Pour Fabien Miclet, la première question a été facile à trancher « car s’il y a un lieu de diffusion de musique qui prend des risques sans être soutenu par l’autorité publique, c’est bien les salles de concerts. On a là un vecteur de diffusion et de circulation des répertoires et des artistes qui fonctionne toute les saisons, tous les jours, et qui prend des risques ». En général, explique-t-il, une salle qui fait 250 dates par an peut perdre un peu d’argent sur 200 concerts et en gagner sur 50 pour équilibrer les comptes. D’où l’idée de récompenser la prise de risques afin que la programmation d’artistes européens pèse moins sur les comptes des concerts déficitaires. On s’est aussi posé la question des mécanismes, et nous avons lorgné sur ce que faisait le cinéma pour les salles, souligne Fabien Miclet. Depuis les années 1990, il y a en Europe un mécanisme de soutien hyper simple et basique dans l’ingénierie financière, qui fonctionne bien depuis 25 ans ».

Un dispositif encourageant la diversité

Pour Liveurope, l’idée fut donc de créer un fonds de départ administré par la structure mère et distribué proportionnellement au nombre d’œuvres par saison programmées par les salles et de le calquer sur le nombre d’artistes européens. « Nous y avons ajouté le critère d’artiste émergent, pour ne pas récompenser la programmation de U2 ou de Johnny Hallyday, explique Fabien Miclet. Et nous avons ajouté un autre critère, afin d’accroître la diversité de la programmation en terme d’origine géographique : au dessus de cinq artistes par nationalité, on arrête de compter les points. Même si personne n’avait l’habitude de le faire, cela a fonctionné très vite, poursuit-il. Après un an, on a enregistré une croissance de 35% sur les artistes émergents, et nous sommes passés de neuf nationalités en moyenne à douze sur la première année. Forts de cette première année encourageante, nous avons continué à pousser les salles pour qu’elles accélèrent la cadence ».

Sur la deuxième année, la programmation a cru de 20% avec un budget stable. Sur le segment des artistes émergents, les salles faisaient vingt à vingt-deux dates en moyenne, et, après deux ans, les salles programmaient jusqu’à trente-cinq concerts d’artistes émergents d’une douzaine de nationalités différentes. « On voit bien que ça fonctionne quand on travaille avec des partenaires déjà habitués à programmer des nouveaux talents, explique Fabien Miclet. L’enjeu dans une deuxième phase est de créer un enthousiasme plus général et collectif. Les pouvoirs publics européens sont contents de ce qui est fait sur deux ans, mais on peut leur dire d’être ambitieux avec les allocations financières, car ce n’est qu’en accompagnant financièrement les efforts des salles que vous aurez des résultats. Cela va encourager plus d’artistes à faire des tournées et faire monter le désir dans le public. À ce stade, c’est balbutiant, mais on doit pouvoir créer de la demande grâce à un effet d’échelle ».

L’enveloppe budgétaire communautaire, pour un contrat de trois ans, est de 1,5 million d’euros sur trois ans. Comme l’apport de l’Union européenne ne peut dépasser 80% du financement d’un projet, les membres du réseau ont déboursé le solde, soit un budget de 625.000 euros par an. Pour élargir son assiette financière, Liveurope va travailler davantage en partenariat avec des grandes marques et repartir à la charge en direction de la Commission européenne pour tenter d’obtenir un accroissement du budget. Les allocations aux salles vont de 1000 à 1500 euros par concert. « Les salles voient ça comme une forme de filet de sécurité lorsqu’elles prennent des risques, dit Fabien Miclet. Cela a véritablement un effet incitatif ».


Dossier réalisé par Emmanuel Legrand

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