L’ACCUEIL D’ARTISTES ÉTRANGERS
Passeport Artiste

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Publié le mardi 1er décembre 2009

Article

L’accueil de musiciens et de groupes étrangers sur le sol français, surtout s’ils sont originaires des pays du Sud, est présenté comme un casse-tête par les festivals, tourneurs, labels, mairies… en charge de leur venue. L’aménagement de procédures adaptées fait l’objet de mesures complexes qui seront bientôt détaillées dans le guide La circulation internationale du spectacle (parution le 11 décembre). Le sujet a fait l’objet de plusieurs débats cette année, souvent portés par des acteurs des musiques du monde en première ligne face à ces démarches.
A travers les paroles exprimées durant ces débats, focus en quelques points sur les enjeux, les difficultés et les avancées en matière d’accueil d’artistes étrangers en France.

La circulation des artistes renvoie à des enjeux sensibles et éthiques autant qu’à des enjeux économiques. L’échange artistique et culturel entre les peuples est un des moyens de favoriser l’enrichissement des individus et d’accompagner au respect et à la connaissance d’autrui. Ces valeurs ont été officiellement adoptées en 2005 par les États signataires de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles dont la France fait partie.
Ce texte précise que les États s’engagent à adopter des mesures qui "visent à encourager les artistes et les autres professionnels de la culture à développer et promouvoir le libre-échange et la libre circulation des idées et des expressions culturelles (…) et à stimuler la création et l’esprit d’entreprise dans leurs activités". La convention stipule spécifiquement que les signataires doivent "faciliter, dans la mesure du possible, la mobilité des artistes des pays en développement".
Ces valeurs ont été réaffirmées deux ans plus tard en Europe lors du vote de l’Agenda européen de la culture. Cette feuille de route annonce plusieurs objectifs : promouvoir le dialogue interculturel et la convention Unesco sur la diversité culturelle, encourager la mobilité des artistes et des professionnels de la culture.

Des situations différentes selon l’origine
Bien qu’ancré dans le marbre politique, les expériences de terrain ne témoignent pas toujours de cette réalité selon les pays d’origine. Depuis 1993, les ressortissants de l’UE peuvent circuler et travailler librement dans les pays membres, ainsi les artistes n’ont pas d’autorisation à demander.
Au niveau extra-communautaire, certains pays (29 au total) bénéficient également d’une exception partielle de visas (certains cas nécessitant cependant un visa en cas d’activité rémunérée. Pour plus d’informations, se reporter au guide La Circulation internationale du spectacle) pour entrer dans l’espace Schengen.
Mais dans les autres cas et selon les provenances, inviter et employer des artistes étrangers en France devient une entreprise administrativement plus lourde, et parfois financièrement plus risquée.

Classiquement, un ressortissant étranger (qui ne profite pas d’un des schémas dérogatoires précités) doit faire une demande de visa et bénéficier d’une autorisation de travail pour être employé en France. Les producteurs français souhaitant engager un artiste ou un groupe d’artistes suivent de près ces démarches et doivent fournir tous les justificatifs demandés (contrat de travail, billets d’avion aller/retour, etc.) pour que les autorités délivrent ces papiers.
Mais, bien que les conventions internationales engagent les États à favoriser la circulation des artistes, la délivrance de visa est avant tout "un instrument de politique migratoire qui va permettre aux pays de contrôler les flux d’entrées et de sorties du territoire afin de fixer des quotas" [1]. Et dès lors que les politiques culturelles se confrontent aux politiques d’immigration, de nombreux témoignages rapportent les difficultés rencontrées.

Exemples de difficultés rencontrées par les organisateurs
En mai 2008, lors d’une table ronde organisée sur le sujet par Zone Franche (le réseau des musiques du monde) [2], Philippe Conrath, directeur du festival Africolor, énumérait quelques exemples : "En 2007, un groupe de Guinée, les Amazones, qui voulait faire une tournée en France et en Europe, a été obligé d’annuler toutes les dates parce que deux musiciennes n’ont pas obtenu leur visa. En 2007 toujours, l’ensemble Konono n°1, maintenant connu et qui tourne beaucoup, a été obligé de faire appel au médiateur de la République pour sortir de République Démocratique du Congo. En 2006, toujours pour des problèmes de visa, un groupe de 15 personnes dont les billets avaient été payés n’a pas pu venir à une grande rencontre internationale, le Womex. Résultat : quinze billets d’avions perdus pour rien…"
Dans une autre rencontre professionnelle organisée par Zone Franche en avril 2009, Sarah Ouaja-Ok, adjointe à la culture à la mairie de Reims, rapportait les difficultés rencontrées par la collectivité : "Nous sommes régulièrement confrontés à des problèmes au même titre que les entrepreneurs du spectacle privé. Nous avons des CDN, des Smac, des scènes nationales, lieux dans lesquels nous accueillons fréquemment des artistes étrangers. Souvent, il y a des annulations de dernière minute, soit dans le cadre de programmations fixes, soit dans le cadre de festivals, y compris pour des lieux qui jouissent quand même d’une certaine crédibilité. Nous sommes dans une situation d’impossibilité. Madame la Maire écrit des courriers aux consuls, aux ambassadeurs, etc. Tout le monde se sent impuissant."
Durant ces débats ou lors des États généraux des musiques du monde (EGMM) qui ont eu lieu en septembre 2009 à Paris, les exemples cités ont été nombreux : de Serge Trouillet, coordinateur du Prix musique Océan Indien, qui constate l’impossibilité de monter aujourd’hui un spectacle entre un Réunionnais, un Maoré et un Malgache alors qu’ils sont voisins, à Sophie Guénebaut, directrice de Zone Franche, qui a attendu 7 heures à Roissy et est intervenu auprès des ministères pour "délivrer" un musicien partant jouer au festival Musiques Métisses à Angoulême… mais qui n’avait pas un centime en poche.
Durant les EGMM, le Prodiss s’est également exprimé sur le "parcours du combattant" qu’emprunte un organisateur pour faire venir des artistes hors UE, évoquant la mosaïque de règles fiscales, d’immigration, de protection sociale, etc. extrêmement difficiles à comprendre, même pour un spécialiste qui travaille sur ces questions.

La délivrance de visa
L’artiste doit faire une demande de visa d’affaires s’il veut être employé en France ou dans l’espace Schengen (à ne pas confondre avec le permis de travail qui constitue une démarche complémentaire). Les visas sont accordés en fonction de plusieurs critères, notamment la durée du séjour (court ou long selon un palier de 90 jours) et les pays visités (entrée(s) unique ou multiples).
Pour les artistes ressortissant des pays du Sud, notamment les plus jeunes d’entre eux, l’obtention d’un visa peut constituer une réelle difficulté. Les chiffres officiels témoignent que 12 % des demandes d’artistes venant d’Afrique seraient refusées. Certains professionnels constatent un taux de refus plus important dans leur propre activité et pointent tout un ensemble de "tracasseries" dissuadantes qui s’accumulent. Luc Mayitoukou, directeur du Zhu Culture au Sénégal (festival et label) expliquait ainsi lors des EGMM que les procédures étaient devenues plus compliquées début 2009, les demandes se faisant sur un serveur vocal, sans lien avec l’ambassade et que, dorénavant, les frais de visa n’étaient plus remboursables en cas de refus. Vu de France, Philippe Conrath avait également listé les pièces nouvellement demandées : exemplaire de la DUE tamponnée par l’Urssaf, acte de naissance original, assurance décès, assurance rapatriement… qui rendaient la demande de visa de plus en plus complexe.

Directive Bockel
Face à la situation, en février 2008, les ministères de l’Immigration et celui des Affaires étrangères ont transmis aux consulats basés en Afrique une circulaire afin de faciliter l’octroi de visas aux artistes bénéficiant d’un contrat pour jouer en France. Appelée directive Bockel, du nom de l’ancien secrétaire d’État à la Coopération, la circulaire prévoit la possibilité d’accorder aux ressortissants africains qui en font la demande des facilités de délivrance de visa. Suite à la directive, une nouvelle formule de visa est apparu : les artistes ayant fait la démonstration pendant un an qu’ils font des allers-retours, deviennent éligibles à un visa plus long (qui s’étale sur une période de 1 à 5 ans) leur permettant de revenir plusieurs fois dans l’espace Schengen sans passer par la case départ du consulat.
Cette dynamique interministérielle constitue une avancée positive dont les chiffres semblent témoigner : au premier semestre 2009 sur les visas court séjour délivrés à des artistes ressortissants des pays d’Afrique, 1452 visas ont été accordés contre 1027 visas au premier semestre 2008, soit une augmentation de 35% [3]. Cependant, les premiers intéressés restent sceptiques sur cette mesure dont ils ne perçoivent pas toujours/ encore (?) les effets.

Une mise en application perturbée
Il semble que la coordination et les intérêts divergents des administrations compliquent l’application des mesures. Un an après l’envoi de la directive, Didier Le Bret, directeur adjoint au secrétariat d’État à la coopération, reconnaissait "un problème de communication entre les services qui n’ont pas les mêmes objectifs. Un service culturel a pour objectif de faire de la politique culturelle, un service consulaire a pour objectif d’attribuer des visas avec le moins de ratés possibles. Donc ils ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde mais ils peuvent travailler ensemble".
Louis Joinet, magistrat, ancien conseiller juridique de Matignon et de l’Élysée, rapporteur aux Nations Unies, ancien président de l’Ufisc et président du festival d’Aurillac, avait livré cette analyse sur la question en avril dernier : "La coordination est l’un des maillons faibles, et cela commence dans les ambassades. Les services culturels doivent intervenir (…) car c’est ce service qui les connaît le mieux [les artistes]. Tandis que du côté du consulat, les législations se sont raidies, depuis Hortefeux certes, mais la tendance avait commencé bien avant. Les instructions ne viennent pas du ministère de la Culture. Le consulat doit donc passer par une filière parallèle. Actuellement, je ne sais pas qui du ministère des Affaires étrangères, de l’Intérieur ou de l’Immigration a finalement le plus de poids dans la décision."
Le directeur d’Africolor avait en partie répondu et renchéri sur les propos du magistrat : "Si le ministère des Affaires étrangères dirige cela, je suis optimiste. Cependant, comme il existe un ministère qui s’appelle "de l’immigration nationale" [sic], je suis largement pessimiste. Il y a une idéologie dominante, les employés consulaires devancent la loi en ayant une idée préconçue des personnes à qui ils doivent donner ou refuser des visas. Parfois, j’ai l’impression de ne pas être considéré comme un professionnel mais comme un négrier d’un nouveau genre."

Les effets pervers de la directive Bockel
Certains acteurs se méfient de ce que sous-tend cette directive qui cherche à placer (ou pas) les artistes sur "une liste d’intention positive" permettant de faciliter les octrois. Cette liste est établie en fonction d’une interprétation des services consulaires sur la fiabilité de la demande et du "risque" immigratoire encouru. Par ce système, ce sont donc les artistes qui ont déjà effectué plusieurs allers-retours qui offrent le plus de garanties et qui sont privilégiés.
Pour François Campana, directeur de Kyrnéa International (échange culturel international) et enseignant à l’Institut d’études théâtrales de la Sorbonne-Paris III, il faut se méfier de ce système : "Plus on catégorise, plus on met des gens à l’écart. Dans le spectacle comme ailleurs, on ne peut pas mettre les gens dans des cases sans risquer de grossières erreurs et injustices. Il me semble que la directive Bockel a apporté une séparation plus importante entre ceux qui ont choisi de rester dans la légalité et qui ont beaucoup de mal, et ceux qui ont décidé de sortir de la légalité parce que c’est ingérable. Et nous savons que cela touche d’abord les artistes en émergence (…) N’oublions pas qu’il y a des artistes d’État. J’ai déjà vécu ce cas il y a quelques années : j’avais fait venir une troupe de théâtre et on m’a envoyé les artistes officiels, qui n’avaient évidemment pas répété le spectacle. Pour être clair, j’ai peur des listes officielles d’artistes."
Chantal Bayienda (qui a fait partie de l’équipe du festival Musiques métisses partage également cette méfiance : "On travaille pour la découverte. Qui dit découverte dit artistes qui ne sont pas forcément repérés dans leur pays comme artistes avec un statut. Si le ministère cherche à créer des visas artistes pour des artistes repérés, que fait-on pour des artistes qui sont dans des pays en guerre civile, en difficultés économiques graves ? Ou alors il va y avoir une élite artistique qui circulera, mais que va-t-on faire avec tous les autres qui sont une immense richesse de création dans ces pays ?"

Des garanties…
Les entrepreneurs de spectacles, titulaire d’une licence délivrée et contrôlée par les services de l’État, ne comprennent pas pourquoi la possession de cette licence ne constitue pas une preuve de bonne foi, de sérieux et de garantie suffisante pour que les autorités n’entravent pas le bon déroulement des projets.
Nombreux sont ceux parmi eux à bien vouloir se porter garant du retour des artistes et à tout faire pour qu’ils repartent chez eux, comme Philippe Conrath : "Je garde les passeports, je paie le dernier jour, je suis obligé de rentrer dans une procédure car je sais que s’ils ne rentrent pas, c’est un pays entier pour lequel je ne pourrai plus avoir de visas. Il y a une dizaine d’années, deux artistes sénégalais sont restés et je n’ai plus jamais obtenu de visas au Sénégal. J’ai dû faire venir 500 ou 600 musiciens maliens en 20 ans, ils sont tous rentrés. Donc je demande aussi qu’on reconnaisse notre travail et notre professionnalisme et qu’on sache que nous sommes conscients de ça. On a besoin d’être reconnu". Et de compléter ses propos par cette formule : "Leur musique sera plus riche là -bas et ici cela fera un misérable de plus".

En avril, Saïd Assadi, directeur d’Accords croisés (label, tourneur), avait proposé un ’deal’ aux ministères engagés : "Par rapport aux inquiétudes que vous exprimez [sur les risques d’immigration clandestine], ma proposition est que nous, professionnels, nous nous engagions en nous portant garants pour le retour de nos artistes. Mais je voudrais qu’on commence à travailler sur des questions de fond, pour qu’on ait une position plus claire et plus honnête : entre le discours théorique sur la diversité culturelle, où nous sommes tous d’accord, et la réalité pratique, il y a un décalage qui révèle une sorte d’hypocrisie. D’un côté, vous nous expliquez comment faire des démarches et profiter des avantages existants, parallèlement essayez vraiment d’avancer. Parce qu’avec la crise, nous sommes dans une situation dangereuse à l’égard de nos métiers, et encore davantage à l’égard de la circulation des artistes."
Face à cette proposition, Didier Le Bret du secrétariat d’État à la Coopération avait accueilli la volonté de collaboration tout en expliquant que cela n’offrait pas toujours une garantie suffisante : "Nous souhaitons travailler dans l’idée d’un partenariat global dans lequel chacun prend ses responsabilités. Simplement, pas plus que les services consulaires, vous ne connaissez individuellement les personnes que vous allez inviter, et dans une troupe de 30 personnes, vous n’êtes pas à l’abri de quelques uns qui voudront rester. à ?a, vous ne pouvez pas le garantir, et c’est pourquoi, en amont, les consulats appliquent, certes un peu à la lettre, mais d’une manière qui leur paraît rigoureuse, les directives."

Comité Visas Artistes
C’est dans ce contexte que des professionnels du secteur musical se sont constitués, en concertation avec le secrétariat d’État à la Coopération, en un comité consultatif nommé Comité Visas Artistes (CVA). La création de ce comité a été annoncée lors des EGMM en septembre et il sera opérationnel dès janvier 2010. L’objectif de ce comité est d’abord de pallier les urgences sur le terrain en dénouant les situations de blocage en cas de difficultés d’obtention de visa. Son cadre d’intervention s’étend à la production, la promotion, au spectacle vivant et à l’industrie du disque. Les initiateurs de ce comité sont le CNV, Diversités, le Prodiss, le SFA, le Snam CGT, l’UPFI et Zone Franche, ce dernier ayant la qualité d’intervenir sur le terrain comme médiateur au nom du comité (accompagné de l’UPFI lorsque le futur employeur est éditeur phonographique).
Sophie Guénebaut, directrice de Zone Franche, explique que le comité va jouer le rôle d’un interlocuteur régulier avec les administrations, ce qui va permettre de contacter beaucoup plus facilement les consulats et d’attirer leur attention sur certains cas. Le comité aurait reçu l’aval du ministère de l’Immigration, ouvert pour travailler au cas par cas avec le CVA dans une relation de confiance. Cette avancée pourrait résoudre certaines difficultés. À plus long terme, le comité pourrait constituer l’équivalent d’un guichet unique permettant d’intervenir au niveau interministériel et de faciliter la compréhension entre administrations et professionnels.

À l’échelle européenne
L’espace Schengen est un espace de libre circulation qui requiert inévitablement une concertation au niveau européen. Durant les tables rondes et autres rencontres professionnelles qui ont eu lieu sur la circulation des artistes, plusieurs représentants de pays européens ont présenté les mesures applicables sur leur territoire.

Pays-Bas et Norvège

Richard Polaceck, juriste européen
8 avril 2009, La circulation des artistes : quelles solutions pour les professionnels ?

"Aux Pays-Bas, il existe la SICA qui agit comme un point d’entrée pour les artistes extra-communautaires. Cet organisme fournit les informations de façon centralisée pour les acteurs culturels et les artistes. En 2003, la SICA a initié un groupe de travail artistes-visas et a invité à  une coopération renforcée entre le secteur culturel et les autorités du travail. Cette coopération a débouché sur un permis de travail spécifique pour les artistes, où les organismes culturels enregistrés aux Pays-Bas se portent garants pour les artistes issus des pays tiers. J’insiste sur la distinction entre les conditions d’obtention du permis de travail et celles de l’obtention d’un visa. Ces problèmes sont liés mais ne relèvent pas des mêmes procédures. Les Néerlandais ont surtout avancé sur la question du permis de travail. Pour celle du visa, une solution envisagée aux Pays-Bas est la qualification des artistes en travailleurs hautement qualifiés. L’inconvénient, surtout pour les petites structures, est que si l’obtention du visa est facilitée par ce statut, il oblige l’employeur à verser un salaire en fonction, salaire qui dépasse souvent le montant des cachets versés à des artistes néerlandais."

"La Norvège permet aux grands employeurs de spectacles vivant d’effectuer directement des demandes de visas individuels ; ce dispositif se limite aux grands employeurs, comme les orchestres, qui obtiennent un statut particulier."

Angleterre

11 septembre 2009, États généraux des musiques du monde

Lors des EGMM, David Jones, directeur de Serious Productions en Angleterre, était venu expliquer le nouveau système anglais où les organisateurs prennent des décisions et en assument les responsabilités. Une enquête judiciaire est menée sur l’historique d’immigration de la société et différents grades sont attribués. En contrepartie, ces différents grades permettent une obtention de visa plus ou moins facilitée et onéreuse. Ce système implique des pénalités auprès des employeurs en cas de faute, voire une exclusion du dispositif.

Belgique

Jacques Deck, ancien responsable du programme des arts de la scène à  l’Agence de la Francophonie
11 mai 2008, Circulation des artistes : état des lieux

"Nous venons de faire une très grosse opération avec le Congo et le Zaïre. On a fait venir 154 artistes de tous les domaines, et l’on a réussi à avoir tous les visas. Tous les artistes ne sont pas rentrés, mais ce n’est pas grave. On ne peut pas toujours surveiller les artistes, ils peuvent nous échapper, mais le plus important c’est qu’ils se montrent. Je trouve que les visas longue durée sont une solution car les artistes rentrent chez eux. Ce sont ceux qui ont des visas de 4 jours qui restent, surtout si on leur propose d’autres contrats derrière."

On constate que l’un des éléments clés des différents dispositifs est la confiance des autorités nationales dans les organisations professionnelles, et dans la capacité de ces dernières à parler de manière unifiée. Au niveau européen, des travaux avancés ont été menés par Freemuse, une organisation internationale indépendante qui travaille à la liberté d’expression pour les musiciens et compositeurs du monde entier. Freemuse a réalisé un rapport ("Visas - the discordant note"• -• the ’white paper’• deals with visa issues and artists mobility) qui pointe les problématiques tout en apportant des solutions. L’une des préconisations est celle de la création d’un visa unique, obtenu dans une seule ambassade, unifié par un même système biométrique. Il existe pour l’instant des initiatives en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en France…, mais elles restent nationales et ne sont pas concertées entre les pays. Freemuse tente ainsi d’inciter les ministères nationaux à travailler ces questions dans une dimension européenne.

Des statuts différents : l’arrêt Barry Banks
Le statut de l’artiste en France constitue une particularité continentale. Là où la présomption de salariat est la règle chez nous, la plupart des artistes des autres pays européens ont un statut d’indépendant. Pendant longtemps, cela a posé des problèmes car les employeurs français avaient parfois à payer des charges sociales qui ne profitaient pas à l’artiste. Mais les règlements communautaires prévoient la capacité à s’auto employer des professions libérales et une jurisprudence belge (la législation belge est similaire à la française en matière de présomption de salariat) dans l’affaire Barry Banks a fait émettre un arrêt à la Cour de justice européenne le 15 juin 2006 qui stipule que la présomption de salariat constitue une entrave à la libre prestation de services des artistes reconnus comme professions indépendantes dans leur pays membre d’origine.
Les employeurs français n’ont donc plus à payer les charges sociales lorsqu’ils emploient des artistes ressortissant de l’UE (ainsi que de certains pays ayant établi des conventions bilatérales avec la France, se reporter au guide La circulation internationale du spectacle pour plus de renseignements) qui peuvent prouver leur statut d’indépendant (les artistes payant eux-mêmes leurs charges sociales dans leur pays d’origine). Si cette mesure constitue une avancée pour les producteurs et les artistes indépendants, le syndicat d’artiste Snam CGT a cependant mis en garde contre les risques de dumping social qui peuvent se cacher derrière la mobilité : "Nous sommes pour une liberté totale de circulation des artistes dans le monde. Mais si on est pour les échanges, on n’est pas pour la mise en concurrence des peuples." (Marc Slyper, avril 2009)

Des cotisations qui ne bénéficient pas aux artistes
Si l’arrêt Barry Banks a profondément modifié la donne sociale et fiscale en Europe, pour les artistes des pays tiers qui ne bénéficient pas de conventions bilatérales de protection sociale, les employeurs continuent à devoir faire des fiches de paye alors que les cotisations sociales ne bénéficieront pas à l’artiste en retour dans son propre pays. "On les salarie, on paye pour rien des charges sociales, mais on a pas d’autres choix pour rester dans le cadre légal que de les embaucher. C’est quand même une grosse entrave à la circulation" estimait ainsi Cendryne Roé en avril dernier lors d’une rencontre organisée par Zone Franche.

Ce jour-là , le producteur Saïd Assadi a communiqué le détail budgétaire concernant l’emploi d’artistes pakistanais et américains qu’il essayait de faire tourner ensemble : "Avec les producteurs américains, on s’est mis d’accord financièrement sur une même enveloppe pour chaque groupe, par exemple 8500 € par groupe à partager. Je vais vous détailler ce qui reste à la fin pour les Pakistanais et les Américains. En se basant sur le cachet de 8500 €, pour les Pakistanais, le cachet net à la fin est de 3500 € à partager (ils sont 10). Pour les Américains, il est de plus de 7000 €. La répartition est la suivante : la seule charge qui est à payer en France quand on emploie des artistes américains, c’est une retenue à la source de 15%, qui est récupérable aux USA grâce aux conventions bilatérales entre les deux pays. Pour les Pakistanais : quand on paye 3500 € net, il y a 3000 € de charges sociales ; 525 €, soit 15% du salaire net, de retenue à la source, pas récupérable parce qu’il n’existe pas de conventions bilatérales ; 1429 € de frais de visas. Je les détaille : 62 € par personnes, donc pour 10 personnes 620 € ; 259 € de frais d’assurance obligatoire auprès de sociétés privées, qui sont traités par les consulats et ambassades sur place. Environ 300 € de frais de déplacement entre Lahore et Islamabad pour ces artistes, qui doivent consacrer deux journées de trajet aller-retour pour remplir des fiches de renseignement individuelles, et évidemment leurs repas, et les frais de téléphone et de fax pour une personne sur place qui s’occupe de toutes ces démarches, qui sont vraiment terribles. Donc, au niveau des cachets : sur une même enveloppe, les artistes américains perçoivent un cachet de 7000 €, et les Pakistanais, de 3500 €".

C’est à partir de ce type de constat également énoncé par le Prodiss lors des EGMM, que le syndicat de producteurs privés s’est prononcé pour une taxation qui ne serait pas forcément liée de la même manière aux revenus des artistes, et qui serait établie non pas sur le lieu où l’artiste se produit mais dans le pays où il réside.

Une entrave à la coopération et à l’échange culturel
Les difficultés énoncées, qu’elles soient liées à l’octroi de visa ou aux incohérences en matière de charges, conduisent les producteurs européens à se tourner vers des artistes européens, et les artistes des pays tiers à travailler avec un tourneur européen (ce qui lui permettra de récupérer ses cotisations) voire de s’exiler pour vivre en Europe. Ces effets assèchent la structuration d’une économie de la musique dans les pays en développement, alors que la professionnalisation des acteurs locaux, tant sur les métiers de la scène, du droit d’auteur, du management, etc., est un élément très important pour leur permettre de travailler dans leur pays.

Par ailleurs, ces effets poussent à n’avoir qu’une diversité culturelle de façade comme en témoignait François Campana il y a six mois : "Dans le théâtre : il n’y a quasiment plus, actuellement, de spectacle africain avec des Africains venants d’Afrique noire sur le territoire. Pourquoi ? Parce que c’est devenu trop difficile, économiquement, administrativement. Cela n’est plus gérable. Bien sûr, les Africains d’ici sont toujours africains, mais je pose quand même la question : est-ce que l’on est encore dans les échanges culturels, dans la connaissance d’un autre pays, d’une autre culture qui continue à se développer, à évoluer sur place ?"

Une mobilisation forte à poursuivre
Si l’on suit les conseils du juriste européen Richard Polaceck, c’est là où les professionnels parviennent à s’unir qu’ils arrivent à peser sur les politiques et à changer la situation. La mobilisation des acteurs des musiques du monde est forte sur ces questions depuis de nombreuses années. Elle s’est intensifiée face aux difficultés multiples et les conditions semblent réunies pour que les différents ministères et professionnels concernés travaillent ensemble à améliorer la situation.
Il reste cependant à l’ensemble de la filière musicale, toutes esthétiques confondues, à se mobiliser derrière ces questions comme c’est le cas dans le Comité Visas Artistes. Les collectivités territoriales, à travers la FNCC, commencent également à se fédérer sur le sujet. En outre, les conventions en matière de diversité culturelle engagent à une coopération culturelle qui ne s’arrête pas à la création d’instances et de réglementations au Nord. La nécessité de développer des outils au Sud constitue également l’un des enjeux de taille pour faciliter la circulation internationale des artistes.


[1] La circulation internationale du spectacle

[2] Les citations utilisées dans cet article sont issues des compte-rendus des deux tables rondes organisées par Zone Franche : La circulation des artistes, quelles solutions pour les professionnels ?, 8 avril 2009, Paris ; Circulation des artistes : Etat des lieux, 11 mai 2008, Angoulême

[3] Statistiques ministérielles 2009

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