Jean-François Dutertre, la générosité d’un engagement d’artiste

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Publié le lundi 13 mars 2017

Disparition

Jean-François Dutertre est décédé la semaine dernière. Sa disparition a été cruellement ressentie par le monde de la musique et les nombreux hommages ont salué ce « grand artisan de l’intérêt général ». Au-delà de notre immense tristesse, nous témoignons ici de sa contribution déterminante à l’histoire de l’Irma et à l’édification de la maison “musiques actuelles”.

C’est en janvier 1992 que Jean-François Dutertre a créé le Centre d’information des musiques et danses traditionnelles, première étape du CIMT, alors rattaché au Cenam. Il portait ainsi la réalisation d’une idée née quelques mois plus tôt au sein d’un collectif réunissant les musiciens professionnels de ce monde folkeux. Lui-même en était un brillant représentant, fondateur du groupe Mélusine et maître de l’épinette des Vosges.
A l’époque, il expliquait avoir dû inlassablement répéter : « Non, les musiques traditionnelles ne se limitent pas à la pratique amateur ; non, elles ne se consacrent pas uniquement à la préservation du patrimoine ; non, elles ne se contentent pas de reproduire les formes du passé ; non, elles ne sont pas que régionales. Oui, elles sont portées par un secteur professionnel important et de qualité ; oui, elles se préoccupent d’innovation et de création ; oui, elles sont aussi l’expression artistique privilégiée des communautés installées dans notre pays. Et en plus, elles ont su se fédérer. »

Mais déjà il enclenchait la suite de l’histoire et, au-delà de premières formations communes, participa dès 1993 à l’élargissement de L’Officiel du Rock. Convaincu de « l’apport considérable des musiciens résidents en France, interprètes des traditions étrangères et issues de l’immigration », il œuvrait pour un rapprochement œcuménique commençant par les musiques du monde.
C’est ainsi qu’en 1994, suite à la disparition du Cenam, il prit part à la création de l’Irma, le CIMT en devenant alors un département constitutif. Au-delà de son positionnement sectoriel, Jean-François y apporta toute son expertise pour les outils transversaux, à commencer par nos fiches pratiques, nos guides ou la mobilisation pour la facilitation des visas d’artistes. Il ne s’agissait pas d’une simple juxtaposition opportuniste, mais bien d’un enrichissement mutuel, pari iconoclaste dont il fût un moteur. Car, comme il l’affirma ensuite, cette cohabitation « était une gageure que [nous] avons relevé » [1].
Pour lui, cela fit même figure de modèle : « avec la création de l’Irma, les musiques traditionnelles se sont revendiquées “actuelles” et, dès lors, ont côtoyé les réseaux du jazz, du rock, du hip-hop et des musiques électroniques : ils [ont] appris à se connaître et même à s’apprécier ». Ainsi, il rebaptisa lui-même son Guide des musiques et danses traditionnelles en Planètes Musiques “guide-annuaire trad & world”, affirmant au passage « la mondialisation dont on nous vante l’apparition est ici bien vivante, mais c’est celle de la différence partagée et non celle de l’uniformisation », tout en évoquant pour ses acteurs « cette oscillation qui embrasse l’identitaire et l’universel, cette vocation à exprimer l’essence d’une culture particulière et le fonds propre à toute l’humanité ».

Avec Pascal Anquetil (Cij) et Gilles Castagnac (Irma), photo réalisée par Guy Vivien pour L’album Musicora – vol. 2 en 2001.


Message de François Bensignor, ancien responsable du CIMT de 2002 à 2014 :

Adieu Jean-François

Je voudrais rendre hommage à cet artiste discret et sensible qu’a été Jean-François Dutertre, disparu le 10 mars 2017, emporté par la maladie.

Voix remarquée du mouvement folk dès le début des années 1970, il fut l’un des fondateurs du groupe Mélusine. La dizaine d’albums publiés entre 1975 et 1990 témoigne du beau travail de collectage effectué auprès de détenteurs de traditions chantées des régions de France. Jean-François a aussi collecté en Normandie, sa région d’origine. Dans leur réinterprétation de chansons populaires, dont certaines remontent au Moyen-Âge, Mélusine et Jean-François ont toujours préservé les sonorités acoustiques. En tant que musicien, il appréciait surtout l’épinette des Vosges et de la vielle à roue qui mettaient en valeur la clarté de sa voix. Mais il savait aussi entendre et écouter toutes sortes de musiques.

Au-delà de ses talents de musicien, Jean-François Dutertre fait partie du noyau de ceux qui ont su, dans les années 1980, rassembler les forces du mouvement folk. La Fédération des associations de musiques et danses traditionnelles (FAMDT) a été fondée à leur initiative. Dans son prolongement, en 1992, Jean-François ouvrait le Centre d’information des musiques traditionnelles (CIMT). Rattaché administrativement au Cenam, mais hébergé dans des locaux spécifiques, le CIMT allait fusionner en 1994 avec les Centres d’information du Jazz et du Rock au sein d’une nouvelle structure, le Centre d’Information et de ressources pour les Musiques Actuelles (Irma).

Dans ces années 1990, un fossé important séparait le milieu des musiques dites trad’ de celui musiques du monde. Jean-François Dutertre a eu l’intelligence de faire se rapprocher les deux réseaux. C’est dans ce cadre que j’ai eu l’occasion de travailler avec lui, notamment pour étendre le répertoire du CIMT aux artistes des diasporas. Dans un contexte de fermeture progressive des frontières avec les premières lois restrictives sur l’accès et le séjour des étrangers en France, Jean-François avait choisi son camp : celui de l’altruisme et de l’accueil. Pour lui, la voix de Salif Keïta était un trésor pour l’humanité, quelle que puisse être la nationalité du chanteur.

Au début des années 2000, l’implication de Jean-François Dutertre comme administrateur de la société civile pour l’Administration des Droits des Artistes et Musiciens Interprètes (Adami) s’est accru. Avant de la rejoindre puis d’en devenir le délégué général, il m’a transmis les clés du CIMT en 2002. Durant une douzaine d’années, il a toujours fait preuve de bienveillance sachant se montrer attentif et de bon conseil…

Avec Jean-François Dutertre, c’est tout un pan de l’histoire et de l’organisation des musiques populaires en France qui disparaît. Grâce à une formidable capacité de travail, il aura contribué à donner une véritable place et une visibilité à un domaine trop souvent délaissé, voire méprisé, par les tenants des esthétiques musicales les plus dotées. Sa force de conviction va nous manquer autant que sa gentillesse et son ouverture d’esprit.


[1] Voir aussi cette interview à l’occasion des 10 ans de l’Irma.