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Accueil du site > Documentation > Focus > GESTION SONORE, SANTÉ PUBLIQUE ET NUISANCES Loi Santé : la musique, du bruit ?

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Article mis à jour le vendredi 6 novembre 2015
Article créé le mercredi 4 novembre 2015

 
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GESTION SONORE, SANTÉ PUBLIQUE ET NUISANCES
Loi Santé : la musique, du bruit ?

Alors que s’ouvre le 6e mois de la gestion sonore, la future loi Santé prévoit de durcir les dispositions relatives aux lieux de diffusion de spectacles, en prenant en compte la santé publique et les nuisances. En attendant le décret d’application, les professionnels de la culture et de la nuit, engagés depuis longtemps sur ces questions, s’interrogent sur une loi qui pourrait menacer la création et la diversité.

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Visuel campagne 2015 AGI-SON

105db. Un chiffre couperet, bien connu des salles, ingénieurs son et même du grand public depuis le décret bruit de 1998. C’est en effet le niveau sonore maximal autorisé pour les concerts de musiques amplifiées. En juin dernier, la ministre des Affaires sociales et de la Santé, Marisol Touraine, présentait les orientations générales de la future loi Santé, votée depuis, et en attente de la publication du décret d’application. Celle-ci, s’appuyant sur les travaux du Conseil national du bruit, qui suivent un rapport de 2013 du Haut conseil à la santé publique (HCSP), pourrait entraîner un abaissement de ce seuil à 100db sur 15 minutes, avec des pics maximums à 120db. D’autres dispositions sont également prévues : prise en compte dans les mesures des dB©, qui concernent les basses fréquences, distribution systématique de protections auditives, obligations spécifiques concernant l’accueil du jeune public… Le premier problème soulevé par les discussions autour de la loi est d’abord d’ordre sémantique. Pour Malika Séguineau, déléguée générale du Prodiss, elles « ont tendance à assimiler le son et le bruit. Or, le bruit est une notion à connotation péjorative, alors que l’on parle de musique, de création et de concerts. Nous ne parlons pas de bruit, nous parlons de niveaux sonores. Le débat qui est porté aujourd’hui a tendance à simplifier les choses, et peut créer des amalgames ». Autre regret du syndicat, son amendement demandant à associer les professionnels du spectacle à la rédaction du décret n’a pas été accepté.

Si la nécessité d’agir pour une bonne gestion sonore ne fait pas débat, les dispositions de cette loi interpellent les professionnels de la culture, ainsi que les associations de prévention des risques, et ce à plusieurs niveaux. Pour Angélique Duchemin, coordinatrice d’Agi-son, « ce qui pourrait apparaître comme une bonne idée, nie en fait tout le travail des préventionnistes ». Et de pointer un danger supplémentaire : l’amalgame entre tranquillité des riverains et santé publique. En effet, il s’agit d’une loi interministérielle (Culture, Santé et Environnement), qui prend également en compte les questions de nuisances sonores. Avec le risque de désigner le spectacle vivant, et en particulier les musiques amplifiées, comme la principale cause des troubles auditifs et des nuisances sonores, et de laisser penser que les professionnels du secteur seraient irresponsables. Alors même qu’une grande partie de ce qu’entend instaurer la loi fait déjà partie intégrante des pratiques quotidiennes. Et le durcissement des normes aura pour conséquence des règles intenables pour beaucoup d’établissements. On se souvient notamment des suites du décret bruit de 98, qui avait entraîné la fermeture de nombreux lieux. Aujourd’hui, le secteur du spectacle, qui a largement travaillé sur les problématiques de gestion sonore, s’interroge. Pourquoi se focaliser sur le live et ne pas prendre en compte l’écoute au casque, qui apparaît comme la principale cause des troubles auditifs, notamment chez les jeunes ? Et sur les nuisances sonores, pourquoi ne pas systématiser les initiatives de médiation ?


L’audition : une question de santé publique


La protection de l’audition est une question prioritaire de santé publique. Cela ne fait débat pour personne. Si, historiquement, les risques auditifs étaient principalement liés aux activités professionnelles, surtout dans l’industrie, les pratiques de loisir sont également devenues de plus en plus bruyantes. Sylvain Néron, médecin ORL, ancien chef de service de l’hôpital de Gonesse et membre du comité scientifique d’Agi-son, explique : « nous avons un potentiel de cellules sensorielles qui ne se renouvelle pas. Toute lésion est définitive et irréversible. L’usure de l’oreille intervient tout au long de la vie. Historiquement, les risques étaient liés au travail, dans l’industrie notamment, mais aujourd’hui, les pratiques de loisir, et notamment les musiques amplifiées, sont devenues des facteurs importants de risques. On fait subir à notre oreille interne un véritable tsunami auditif pour lequel elle n’est pas conçue, et contre lequel elle n’a aucun moyen naturel de se défendre ».

Deux facteurs principaux sont à prendre en compte pour évaluer les risques : l’intensité sonore et la durée d’exposition. L’intensité sonore, mesurée en décibels (dB), fonctionne selon une échelle logarithmique. Tous les 3dB, la puissance sonore est augmentée ou diminuée de moitié. La zone de danger pour l’oreille commence à partir de 80-85 dB. Pour avoir un ordre d’idée, une mobylette ou un restaurant bruyant et mal insonorisé se situent autour de 90 dB. Mais pour quantifier une dose de son, il faut prendre en compte la durée d’exposition. « Statistiquement, l’oreille est en danger au-delà d’une exposition de plus de 45 minutes par semaine à 105 dB. À 100 dB, ce qui correspond à un lecteur MP3 à fond, la limite est à 2 heures d’exposition hebdomadaires. Les doses sont très vite atteintes, d’autant plus qu’elles se cumulent : si on écoute 2 heures par jour un lecteur MP3 et que l’on va voir un concert dans la semaine, l’oreille est mise à très rude épreuve », souligne Sylvain Neron. Rappelons également que la musique n’est pas le seul facteur à risques dans les pratiques de loisirs. En effet, peu de gens utilisent des protections auditives quand ils passent leur tondeuse ou utilisent une perceuse, alors même que les niveaux sonores atteints peuvent être très importants. Et nous ne sommes pas tous égaux devant les risques auditifs, poursuit Sylvain Neron : « comme pour toute maladie ou tout traumatisme, aucun homme ne se ressemble. Tout est fonction de capital génétique. À exposition identique, le risque est plus ou moins élevé. Certains sont plus fragiles que d’autres. Mais si nous ne sommes pas égaux devant le risque, plus l’intensité sonore et la durée d’exposition sont élevées, et plus les inégalités se réduisent ». S’y ajoutent également des facteurs potentiellement aggravants : diabète, hypertension, consommation d’alcool, de tabac…


Écoute au casque : le vrai danger ?


C’est une des interrogations et des incompréhensions qui revient de façon récurrente dans les discours des professionnels des musiques amplifiées. Pourquoi focaliser uniquement l’attention sur le spectacle quand il s’agit d’envisager la question de l’audition ? Et pourquoi ne pas se pencher sur ce qui apparaît aujourd’hui comme le facteur premier de risques : l’écoute au casque ?

Sur ce point, diverses enquêtes présentent des résultats inquiétants, notamment en ce qui concerne les jeunes. Si rien ne prouve aujourd’hui que l’oreille d’un enfant ou d’un adolescent soit plus fragile que celle d’un adulte, c’est la durée d’exposition aux sources sonores qui pose question. En effet, comme le rappelle Sylvain Neron, « plus l’enfant est exposé jeune à des intensités fortes, et plus son oreille vieillira vite. Et cela peut influer sur la conception qu’il se fera de la musique et de son rapport à celle-ci. De plus, un enfant n’est pas en mesure de se protéger lui-même. S’il est victime d’une gêne ou d’un traumatisme auditif, il ne va pas forcément le dire. Avant 6 ans, il ne se plaindra pas, ne se défendra pas, il va subir uniquement. C’est valable pour tout type de traumatismes. Et cela l’est également pour les enfants in utero. À 4 mois et demi de grossesse, l’oreille du fœtus est formée ».

L’écoute de musique au casque, à fort volume, est en pleine progression. Ainsi, selon une enquête Ipsos réalisée auprès d’un échantillon de 1 500 personnes à l’occasion de la Semaine du son, près d’un enfant de moins de deux ans sur dix s’endormirait avec un casque audio sur les oreilles ! De même, deux tiers des 7/12 ans auraient déjà ressenti des troubles auditifs suite à un bruit ou un son trop fort.

De son côté, Agi-son réalise des enquêtes pour mesurer l’impact auprès des jeunes collégiens et lycéens de son spectacle de prévention Peace&Lobe. Et les résultats sont là aussi frappants, et montrent une augmentation sensible des pratiques à risques. En 2008, les jeunes interrogés étaient 9% à déclarer apprécier la musique à un volume sonore très fort. Ils sont 15% à l’affirmer en 2014. Seuls 3% des jeunes écoutent la musique à un niveau sonore faible en 2014, ils étaient 10% en 2008. Les extrêmes ont changé : les jeunes sont moins nombreux à déclarer écouter la musique à un niveau faible et plus nombreux à l’écouter à un niveau très fort. Dans le même temps, ils sont 58% à avoir déjà ressenti des acouphènes ! Ce qui fait réagir fortement Angélique Duchemin, pour qui les pouvoirs publics font fausse route : « aujourd’hui, la cause principale de surdité et de troubles auditifs des jeunes, c’est l’écoute au casque. L’étude montre qu’assez peu de jeunes fréquentent les salles de concerts ; une à deux fois par an, ce n’est pas ce que l’on peut appeler une pratique régulière. La moyenne d’âge des publics de concerts est plutôt autour de 30 ans. Vouloir protéger l’audition des jeunes en attaquant les salles de concerts et les lieux de diffusion est un peu ridicule. On se trompe de combat. Ce sont les constructeurs d’appareils d’écoute qu’il faudrait sensibiliser et encadrer ». Pour appuyer plus fortement ces propos, Agi-son travaille actuellement à la finalisation de sa plateforme EduKson, sur laquelle tous les jeunes qui assistent au spectacle pourront répondre, en ligne, à un questionnaire. Ce qui permettra de disposer de données nationales précises sur les pratiques d’écoute des jeunes. Pour Jérémie « Fish » Valensi, directeur technique de la Cartonnerie à Reims, l’incompréhension se teinte d’amertume : « le spectacle a largement pris conscience, depuis longtemps, de ces questions. Venir nous pointer nous, professionnels du live, comme responsables d’un problème de santé publique, c’est dur à avaler… ».


Le spectacle vivant : un secteur professionnel responsable


Les problématiques de gestion sonore semblent aujourd’hui bien prises en compte par les professionnels du spectacle, notamment des musiques amplifiées, comme le rappelle Malika Séguineau : « les professionnels du spectacle sont très investis, et ce depuis longtemps, sur ces questions et prennent en considération la question de la santé des spectateurs. Ils ont d’ailleurs été à l’initiative de la création d’une association dédiée, Agi-son. Le secteur du spectacle est un secteur responsable. D’ailleurs, les dernières enquêtes menées par Agi-son sur le terrain montrent que les niveaux sonores constatés respectent les normes édictées par le décret de 98. ». Le secteur s’est largement professionnalisé et structuré. Les différents réseaux et syndicats informent, accompagnent et forment leurs adhérents. Des structures dédiées agissent au quotidien sur les différents aspects liés à la prévention des risques et la gestion sonore (Agi-son, Fêtez Clairs ou encore Les Pierrots de la nuit). Les lieux de diffusion se sont équipés, ont réalisé des travaux sur la qualité de l’acoustique et l’insonorisation. Les nouvelles constructions intègrent ces éléments dès les phases de projet. Les gestionnaires d’établissements ont aussi été largement sensibilisés et responsabilisés sur les questions d’accueil du public et de gestion de l’environnement. Il existe d’ailleurs depuis 2011 un certificat de compétences professionnelles en gestion sonore, validé par plus de 450 personnes [1]. C’est ce qu’explique Frantz Steinbach, vice président du MAP (Musiques actuelles à Paris) et trésorier des Pierrots de la nuit, pour qui l’article de la loi Santé qui vise à abaisser les niveaux sonores paraît totalement anachronique : « c’était nécessaire dans les années 80 et 90, durant lesquelles la recherche de la puissance était forte, et ou le volume de son faisait la fréquentation des établissements. Mais les choses ont énormément changé. Les professionnels du spectacle, de la nuit, et ceux de la culture sont aujourd’hui hyper professionnalisés (…) C’est d’ailleurs assez singulier. Il y a peu de secteurs professionnels où les activités connexes sont aussi structurées et organisées ». Et les mentalités semblent avoir largement évolué. Pour Jérémie « Fish » Valensi, cette évolution est très marquée : « les ingés son que nous accueillons sont conscients des enjeux. Le métier a évolué, les gens sont beaucoup mieux formés. Il y a de moins en moins de personnes qui ont appris sur le tas, et qui avaient tendance à considérer que "fort c’est bien". Ils savent désormais faire du gros son, sans pour autant « savater » les oreilles. Il y a donc de moins en moins de frictions sur le niveau sonore ».

Si la prise de conscience semble plus lente pour les artistes, les choses évoluent. Là aussi, Jérémie Valensi est formel : « les nouvelles générations font déjà beaucoup plus attention à leur propre audition, ils se protègent et ménagent leurs oreilles, qui sont aussi leurs outils de travail. La possibilité d’avoir un son imposant sans faire exploser les décibels est aussi rentrée dans les mœurs ». Et la volonté de préserver son audition commence avant même de monter sur scène : « lors de nos premières répétitions, nous avons rapidement senti une fatigue auditive récurrente. Notre lieu de répétition étant assez confiné, nous avons vite utilisé des bouchons. Sur les concerts et tournées, nous voyons aujourd’hui beaucoup d’artistes se protéger, au moins pendant les balances », confient les membres de Radio Elvis, parrains cette année du mois de la gestion sonore. Et si le port de protections auditives est moins aisé sur scène, il est aussi possible d’agir sur le volume : « sur scène, nous préférons jouer sans bouchons, quitte à jouer moins fort mais un peu plus proches de nos amplis. Nous échangeons beaucoup avec les ingés son pendant les balances pour trouver le bon compromis entre le niveau sonore et l’intensité recherchée ».

Du côté du public aussi, les campagnes de prévention ont un réel impact. Ils sont de plus en plus nombreux à demander les bouchons mis désormais quasi systématiquement à disposition dans les salles de concerts, quand ils ne viennent pas avec leurs propres protections auditives, notamment quand il s’agit d’esthétiques réputées plus "bruyantes" (metal, hardcore, techno, dub…). Les lieux de diffusion mènent d’ailleurs un travail de sensibilisation au quotidien, notamment en direction du jeune public. « Nous avons briefé nos agents de sécurité et d’accueil. Dès qu’un enfant entre dans la salle, ils vont directement voir les parents pour leur dire que des casques sont à leur disposition, moyennant une caution, clé de voiture ou carte d’identité par exemple. On leur explique les risques, et cette démarche est très appréciée », détaille ainsi Jérémie Valensi.

La loi prévoit d’imposer la distribution systématique de protections auditives dans tous les lieux de plus de 700 places, clos et plein air (jusqu’alors non pris en compte), ainsi que des protections spécifiques et adaptées pour les enfants de moins de 12 ans. Ce qui ne devrait qu’entériner une pratique largement répandue. Mais le problème est ailleurs pour Angélique Duchemin : « distribuer des outils sans accompagnement sur leur utilisation n’est pas très pertinent, et a un impact très relatif. Que signifie la distribution systématique ? Qu’il faudra être derrière chaque spectateur pour vérifier qu’il mettra correctement les protections ? (…) L’impact sera nul en terme de prévention, et négatif sur le plan écologique et économique ». Plutôt que d’imposer aux producteurs et aux salles de spectacles des obligations supplémentaires, il serait plus pertinent de renforcer les campagnes de prévention. Idem pour le jeune public : pour Agi-son, « imposer à l’organisateur que soient portées ces protections est ridicule. Il est plus raisonnable de mettre à disposition ces protections, de responsabiliser les parents, plutôt que de contrôler et sanctionner les producteurs ». Ces derniers continuent d’ailleurs d’être en pointe sur les réflexions relatives à la gestion sonore, notamment en ce qui concerne l’impact des fréquences basses sur la santé, comme le souligne Malika Séguineau : « il n’existe pas de réglementation sur les basses fréquences. Le décret de 98 ne contient aucune disposition encadrant ce phénomène nouveau ». Agi-son et le Prodiss travaillent activement sur la question.


Riverains : droit au sommeil ou dictature du silence ?


C’est un des autres aspects importants de la loi Santé : la tranquillité des riverains et les nuisances sonores engendrées par les lieux de diffusion. En assimilant au passage tranquillité et santé. Agi-son avait pourtant argumenté pour que soient séparés les volets santé et écologie, afin d’éviter tout amalgame. Pour Angélique Duchemin, un pas supplémentaire est franchi : « assimiler santé et tranquillité des riverains est très problématique. Sans parler de l’impact sur l’image des lieux de diffusion, immédiatement assimilés et réduits aux nuisances sonores (…) La loi de la ministre Marisol Touraine parle de la santé des riverains. Les mots sont importants. Un pas de plus est franchi : il ne s’agit plus de préserver la tranquillité, mais la santé des riverains (…) Le glissement sémantique ouvre une porte qu’il sera très difficile de refermer ».

Pour Denis Talledec, directeur de la Fédération nationale des cafés cultures, qui pourraient être les principales victimes de la loi, la confusion entre santé publique et ordre public est incompréhensible : « 70% des situations que nous avons à gérer ne relèvent pas de la santé publique, mais sont des problèmes de nuisances sonores liées à l’ordre public (…) Il est grand temps de systématiser localement les espaces de concertation entre usagers, professionnels, riverains et pouvoirs publics, pour construire une connaissance commune et une intelligence partagée ». C’est ce que proposent Les Pierrots de la nuit depuis 3 ans, une initiative pionnière mise en place à Paris par le réseau MAP (Musiques actuelles à Paris). Si l’intervention des binômes artiste/médiateur qui sillonnent les rues de 16 "quartiers de sorties" de la capitale est connue, le volet médiation de jour est moins visible, mais tout aussi primordial. Ainsi, les médiateurs mettent autour de la table les collectivités, les services de police, les établissements, le public et les associations de riverains, pour régler ensemble les problèmes, et formaliser des chartes locales. Pour Frantz Steinbach, « l’objectif est de créer et de renforcer le dialogue, et de trouver le point d’équilibre entre animation et vie culturelle nocturne, sécurité et tranquillité des riverains. Le principe de médiation a fait ses preuves dans beaucoup d’autres domaines très différents, et c’est pour nous le seul viable pour gérer la question des nuisances sonores ».


La création et la diversité en danger ?


L’abaissement des seuils de niveaux sonores, et l’assimilation entre tranquillité et santé des riverains risquent d’avoir des effets secondaires conséquents pour la création. À commencer par des fermetures de lieux, notamment pour les plus petits ou les cafés concerts. « Mélanger, et in fine, confondre santé et tranquillité est très dangereux (…) on est dans une ère hygiéniste, avec des ayatollahs de la norme qui commencent déjà par amalgamer musique et bruit. Mais la musique, ce n’est pas du bruit ! On met sur le même plan les nuisances industrielles et la création musicale… On crée de la norme hors sol, qui va pousser un certain nombre de lieux à fermer ou à être hors-la-loi », prévient Denis Talledec. Cela risque également d’entraîner des casse-tête pour les lieux de diffusion, que la loi pourrait rendre frileux à programmer certains artistes, qui se trouveraient également limités dans leur marge de manœuvre créative. Pour Jérémie Valensi, « il y aura inévitablement des conséquences sur la programmation. Sur certains artistes, certaines esthétiques, on ne pourra plus rentrer dans les clous. Et plutôt que d’être hors-la-loi, on ne les programmera pas. Pour des vieux de la vieille comme The Saints ou Jim Jones Review par exemple, ce sera impossible. Le combat est perdu d’avance : pour eux, baisser le volume, c’est les empêcher d’exercer leur art ». C’est la diversité culturelle et le renouvellement des générations d’artistes qui se trouveraient impactés. Les premiers touchés seraient en effet les cafés-concerts et petits lieux, ceux qui offrent un premier espace de diffusion aux amateurs ou aux émergents. Le constat est le même pour Angélique Duchemin : « nous assisterons à des fermetures de lieux, ou à des arrêts de programmations culturelles. Le décret de 98 avait déjà entraîné de nombreuses fermetures. Si le futur décret d’application retient les fourchettes basses, et beaucoup de détracteurs vont faire en sorte que ce soit le cas, une grande partie des cafés-concerts ne pourra plus faire jouer des groupes. Les petits lieux aussi, et même certaines Smac, pourront être concernés. Dans le meilleur des cas, c’est l’autocensure qui se généralisera. Les programmateurs ne passeront plus certaines esthétiques ou certains groupes. Conséquence, les artistes eux-mêmes vont s’autocensurer pour continuer d’avoir accès aux lieux de diffusion. C’est une atteinte à la création et à sa diffusion ».

La culture, les musiques amplifiées, la nuit, se retrouvent stigmatisées, presque rendues seules responsables d’un problème réel de santé publique, alors même qu’elles participent activement du dynamisme et de l’attractivité des villes et que l’État en a même fait une priorité pour le rayonnement de la France à l’international. En témoigne l’étude commandée par le ministère des Affaires étrangères à Frantz Steinbach et Renaud Barillet, 22 mesures pour faire de la vie nocturne un facteur d’attractivité touristique à l’international, mettant en avant la richesse de l’offre de spectacles. Contradictoire…

Comme le rappelle Malika Séguineau, il faut « garder à l’esprit ce que le spectacle apporte par ailleurs. Le concert est un espace de culture, de loisir et de plaisir, qui participe de la dynamique d’un territoire et de l’attractivité d’une métropole ou d’un quartier. Il nous semble ainsi important de redonner du sens aux mots, en parlant de son et non de bruit ». Reste aux professionnels à se mobiliser, pour faire entendre leur voix, pour que la musique ne soit pas réduite à un bruit, avant d’être réduite au silence.


Dossier réalisé par Romain BIGAY

[1] L’Irma propose d’ailleurs cette formation. Pour en savoir plus

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INTERVIEWS


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« L’abaissement des niveaux sonores est inéluctable. Les professionnels du spectacle doivent désormais se mobiliser pour que cette baisse ne soit pas trop drastique »

Dr Sylvain NERON

Oto-Rhyno-Laryngologiste
« « S’il faut limiter les niveaux sonores lors des concerts, comme c’est le cas actuellement, il ne faut pas non plus penser que cette mesure suffit à régler le problème de santé publique » »

Malika SEGUINEAU

Déléguée générale du Prodiss
« Il y a besoin d’une concertation avec les professionnels du spectacle, pour aboutir à un texte équilibré qui apportera des réponses efficaces »

Denis TALLEDEC

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« Il est grand temps de systématiser localement les espaces de concertation entre usagers, professionnels, riverains et pouvoirs publics, pour construire une connaissance commune et une intelligence partagée »

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Vice président du Réseau MAP
« Il faut faire attention à la stigmatisation des pratiques culturelles. Et surtout au message induit par ce projet de loi qui constitue à terme une menace pour la création, la production et la diffusion artistique en France »

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« On va nous sortir une nouvelle législation sur la gestion sonore, comme si nous étions des abrutis dont le seul objectif est de rendre tout le monde sourd »

RADIO ELVIS

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« Nous aimons écouter et faire de la musique. Le meilleur moyen d’en faire le plus longtemps est de préserver nos oreilles »

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