Éric Bellamy : "le rap a attiré tous les tourneurs qui ne faisaient que de la variété française traditionnelle"

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Publié le mercredi 1er février 2017

Interview

Éric BELLAMY

Directeur de Yuma Productions

« Le rap est devenu la nouvelle variété française, mais également la nouvelle chanson française (…) le rap a gagné sur le champ de la musique »

Ancien directeur de la Lyonnaise des flows, Éric Bellamy dirige Yuma Productions, société de production de spectacles basée à Lyon et créée en 2009. Depuis septembre 2011, Yuma Productions s’est rapproché d’Astérios spectacles. Il compte dans son poster des artistes comme Jul, Kalash, Sniper, Les Sages poètes de la rue, S.Pri noir ou Youssoupha.

>> Le site de Yuma Prod


- Pouvez-vous présenter Yuma Productions ?

Yuma Productions est une société de production de spectacles basée à Lyon et Paris, qui a collaboré avec les plus grands noms de la musique urbaine et produit les tournées d’une grande partie des artistes de rap français. Je suis le gérant de Yuma, mais également le directeur artistique de la structure. Associé à Astérios depuis 2011, Yuma développe également une expérience d’organisateur d’événement (producteur exécutif du festival Rock en piste 2014 et 2015, et en 2016 du Squeezie Gaming Show au Grand Rex et de la nuit sénégalaise à Bercy), et a choisi d’ouvrir son catalogue à de nouvelles disciplines comme la pop/variété urbaine, l’humour, et de développer sa ligne éditoriale avec des artistes urbains aux influences multiples (pop, soul, world, jazz, electro…).

- Votre roster compte des têtes d’affiche, mais aussi beaucoup d’artistes émergents. Est-ce important pour vous de continuer à développer les jeunes talents ?

Aujourd’hui, encore plus qu’hier, notre force réside dans le savoir-faire pour développer les artistes qui ne sont jamais montés sur scène. Nous les accompagnons pour qu’ils considèrent la scène comme une composante essentielle de leurs carrières. Avec l’arrivée des groupes financiers et industriels dans le marché du live, beaucoup de producteurs de spectacles parlent surtout business et chiffre mais peu d’artistique et de développement de carrière. Ma plus grande fierté et la plus grande des satisfactions, c’est de voir un artiste que nous avons lancé sur scène faire des concerts à guichets fermés à la Cigale, au Bataclan, à l’Olympia ou au Zénith. Je pense que c’est en franchissant toutes ces étapes qu’une relation de confiance et de durée s’installe entre un producteur de spectacles, un artiste et son équipe.

- Vous avez diversifié vos activités, avec des styles différents, et même un département humour. Pour quelles raisons ?

Tout simplement parce que nous avons eu de belles opportunités et que j’ai toujours eu pour philosophie de ne rien m’interdire. Le département humour a été lancé par la signature avec le WOOP, collectif d’humoristes de la nouvelle génération. La filiation semble évidente. Ce sont de jeunes humoristes, tous fans de hip-hop, qui auraient pu être des artistes de musique, mais qui ont choisi l’humour. Ils ont un ADN et les codes des cultures urbaines, ce n’est pas de l’humour traditionnel.

- L’intégration de Yuma à Astérios, tourneur estampillé « chanson de qualité », est-ce aussi une forme de reconnaissance pour vos artistes ? Cela apporte-t-il quelque chose à Yuma ?

L’intégration à la famille Astérios nous a effectivement permis d’acquérir plus de légitimité. Le projet Yuma a alors pris tout son sens en s’ouvrant à plusieurs formes d’écritures urbaines, comme justement le nouvel humour, ou les projets théâtraux et cinématographiques avec des acteurs issus du rap, comme Kery James ou Orelsan. En termes de développement de carrière, cela apporte à nos artistes de nouvelles possibilités de se projeter dans la durée avec nous, parce que nous proposons un spectre bien plus large que la seule musique.

- Il y a 10 ans, pour la sortie de la 3e édition du Réseau, le guide-annuaire du hip-hop, vous dressiez un constat sans appel sur la diffusion du hip-hop : difficile, en marge des réseaux subventionnés ou classiques, tenue par des gens qui ne connaissent ni n’apprécient le rap… Les choses ont-elles évolué aujourd’hui ? Pour quelles raisons ?

Aujourd’hui, la musique urbaine et l’electro sont devenues les styles numéro 1 des charts, et sont omniprésentes dans toutes les productions musicales. Le rap s’est diversifié, s’est diffusé. Le rap est même devenu la nouvelle variété française, mais également la nouvelle chanson française (comme le dit le rappeur Youssoupha dans un de ses titres). Le premier constat est donc simple : le rap a gagné sur le champ de la musique.

Mais en termes de concert, nous avons toujours un problème sur la typologie d’artistes programmés. Si l’on regarde l’ensemble des groupes, qui sont pourtant de gros vendeurs de disques, ceux qui font plus de 30 dates par an, le constat est affligeant. Les programmateurs, pour la plupart, n’ont pas vraiment de connaissance du rap dans sa globalité, donc il reste toujours difficile de les convaincre uniquement sur des qualités artistiques, vu qu’ils manquent de références. Les salles jouent quand même le jeu globalement, sur le volume de concerts de rap programmés. Ils ne sont pas fous, ils ont bien compris qu’il y avait une demande et même une attente de leurs publics. Sur les festivals par contre, le combat est encore loin d’être gagné, vu que les programmateurs ont encore peur de croiser les publics, et les styles. Ils travaillent donc souvent avec le même genre d’artistes, et ne se risquent pas vraiment sur la carte de la découverte. Ils sont encore très frileux.

- Il y a 10 ans, vous déclariez également : « On s’organise de manière particulière quand on programme du hip-hop, avec une façon différente de gérer le public et de promouvoir l’événement ». Ce constat est-il toujours d’actualité aujourd’hui ?

Franchement, aujourd’hui, nous n’avons plus, comme il y a 10 ans, de gros problèmes de violence ou de sécurité. Le public est devenu très féminin en général, donc il y a globalement toujours une super ambiance, même dans les concerts des groupes les plus durs. Le fait qu’une partie du rap soit devenue la nouvelle variété a cassé tous les clichés et barrières de public. Cependant, les programmateurs de festivals ont toujours eu un peu de mal avec la variété, puisqu’en général ils viennent du rock. Je pense réellement qu’il y a encore un travail a faire sur les mentalités des pros. Pour le public, le pas est franchi depuis longtemps.

- Le rap est-il devenu une musique comme les autres pour un tourneur ?

Avec l’ascension de la nouvelle variété urbaine, qui correspond aux grosses tournées en Zéniths à guichet fermé (Sexion d’assaut, Soprano, Gims, Black M, Nekfeu…), le rap a attiré tous les tourneurs qui, habituellement, ne faisaient que de la variété française traditionnelle. Pour deux raisons : certaines tournées sont devenues une manne financière importante, et le rap est devenu un style musical incontournable pour qui veut avoir un roster nouveau et « jeune ». Aujourd’hui, plus aucun tourneur ne s’interdit de faire du rap. Les propositions artistiques sont tellement variées qu’elles peuvent s’insérer dans le catalogue d’à peu près tout le monde. Autre élément, il y a aussi de plus en plus d’artistes qui préfèrent être le seul groupe rap du roster electro, rock, pop ou chanson d’un tourneur.

- Les dates en club des artistes, dont on a beaucoup parlé ces derniers temps. Est-ce si récent ? Sont-elles vraiment en plein développement ? Si oui, pourquoi ?

Les clubs se sont placés dès le départ comme lieux de diffusion des artistes qui n’arrivaient pas à tourner dans les réseaux de diffusion classiques (salles et festivals), parce que leur style ne plaisait pas au programmateur. Il y a aussi une dimension financière : les cachets proposés par les clubs étaient plus intéressants pour ces groupes, qui, en plus, pouvaient se contenter de jouer quelques morceaux. Et cela permet aux artistes de s’affranchir des contraintes de déclarations salariales, fiscales et administratives.

L’accueil des artistes est plus soigné en club, et le public est aussi plus nombreux. C’est devenu un moyen de diffuser leur musique, de rencontrer leur public et de gagner plus ou autant d’argent qu’en faisant des tournées.

La jauge des clubs va de 50 à 3000 places, donc le réseau est vaste et est devenu complémentaire, voire concurrentiel, de celui des salles. C’est la raison pour laquelle, j’ai décidé de m’associer à une personne et de créer une agence spécialisée dans les tournées clubs des artistes urbains et electro (Strong Live Agency). C’est un réseau qui est en développement constant, d’autant plus si l’on y ajoute celui des miniconcerts à l’étranger, notamment en Afrique.


Propos recueillis par Romain BIGAY