Du mp3 au streaming : « les 20 années passées peuvent se raconter de façon plus dépassionnée qu’auparavant »

Publié le mercredi 6 décembre 2017

Interview

Le journaliste Sophian Fanen, spécialiste de la nouvelle économie de la musique pour Les Jours, nous présente son dernier ouvrage Boulevard du stream. Il y dresse son récit de deux décennies de musique en ligne et regrette que le marché actuel du streaming soit concentré autour « du grand public et des écoutes boulimiques des 15-25 ans ».

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Ce livre constitue un prolongement de mon travail de journaliste pour Les Jours où j’écris sur le streaming et sur la façon dont ce mode d’écoute change le monde de la musique. En discutant avec les acteurs du secteur musical, je me suis rendu compte que certains n’avaient pas forcément connaissance de cette histoire récente de la musique en ligne, et surtout je me suis aperçu que la parole se libérait sur le sujet. On assiste actuellement à un changement de génération et d’époque, la croissance du streaming s’installe et les maisons de disques respirent mieux, du moins les plus importantes, donc les 20 années passées peuvent se raconter de façon plus légère et dépassionnée qu’auparavant.

L’ouvrage s’appuie sur de nombreux entretiens et interviews. Qu’avez-vous constaté à travers la parole des acteurs ?

Je tenais à ce qu’on n’entende pas seulement les personnes les plus visibles, mais également ceux qui sont sur le terrain, qui ont les mains dans le cambouis, qui travaillent dans des labels, auprès des artistes, etc. Cela m’a permis de rendre la complexité de cette histoire, d’avoir une compréhension plus fine et intelligente et de ne pas écrire un livre qui soit tout noir ou tout blanc.

« Aujourd’hui, tout le monde s’enferme avec son abonnement sur sa petite plateforme »

Parmi les deux décennies que vous explorez, quelles sont les grandes périodes et les dates clés ?

La préhistoire commence à la fin des années 80 avec la naissance de la musique numérique compressée, et elle s’étend jusqu’en 1999 avec le surgissement de Napster. Des fichiers mp3 circulaient déjà, mais Napster transforme un procédé jusque-là underground en échanges massifs et grand public dès l’année 2000, et ensuite des logiciels comme Kaza, Emule et Limewire vont accentuer ce basculement vers le téléchargement.
De 1999 à 2002, ce sont des années intéressantes et charnières car le monde de la musique tangue. Il n’y a pas encore de rejet strict des échanges en ligne à ce moment-là. Parmi les maisons de disques et les instances, il y a des voix qui s’expriment pour tenter un rapprochement et des contacts existent entre Universal et Napster, ou avec BMG également. C’est un moment furtif où l’hésitation se fait sentir.

Et puis finalement, la vision la plus protectionniste l’emporte et tout se referme d’un coup, vers 2002. Les majors essayent alors de mettre la main sur la distribution en créant leur plateforme, ce qui ne fonctionnera pas très bien car ce n’est pas leur métier. Puis itunes arrive et impose son modèle économique, sauf que le téléchargement est un modèle bricolé qui n’a jamais vraiment décollé. Pendant ce temps-là, durant toutes les années 2000 et encore après, s’opposent l’incapacité du milieu de la musique à se mettre en ordre de bataille et à avoir vraiment envie d’y aller, et de l’autre une culture du partage qui naît et se développe sur Internet et qu’on est en train d’oublier. Aujourd’hui, tout le monde s’enferme avec son abonnement sur sa petite plateforme.

« Pour Deezer, ce contrat a été étouffant et a probablement empêché la plateforme de devenir ce qu’elle aurait pu être »

Comment s’est déroulée la rencontre entre les maisons de disques et les plateformes de streaming ?

Prenons la naissance de Deezer par exemple : il y avait d’un côté Radio Blog Club et de l’autre Blogmusik qui est devenu Deezer par la suite. Ils faisaient à peu près la même chose sauf que Radio Blog Club était décentralisé et moins structuré, donc les maisons de disques les ont directement attaqués en procès et les ont tués. Blogmusik avait lui les reins un peu plus solides financièrement, donc les majors et la Sacem ont accepté de négocier, mais avec des minimums garantis très lourds et handicapants pour le développement de l’entreprise. Pour Deezer, ce contrat a été étouffant et a probablement empêché la plateforme de devenir ce qu’elle aurait pu être. Entre-temps, elle s’est fait dépasser par Spotify qui a su mieux capitaliser et se développer à l’international.
Au final, le risque a été entièrement porté par les plateformes de streaming qui ont sauvé les maisons de disques du même coup.

Parmi vos recherches, quelle anecdote vous a le plus marqué ?

J’aime bien la réaction de Dominique A au milieu des années 2000. À l’époque, il y avait un fichier copy control qui était inséré dans les CD de manière à ce qu’ils ne puissent pas être copiés sur ordinateur. Sauf que ce fichier prenait de la place sur le disque, et comme Dominique A n’en voulait pas, il a rendu 74 mn de musique pour remplir entièrement le CD et ne pas laisser de place disponible. Du coup, il a été le seul artiste EMI de l’époque à ne pas avoir de copy control sur son disque !

« Les plateformes ne sont aujourd’hui pas capables de répondre aux écoutes de niche »

Selon vous, comment le droit d’auteur s’est-il adapté à la nouvelle donne ?

Il ne s’est pas adapté et c’est bien le problème. Le grand objectif des sociétés d’auteurs - et des maisons de disques si l’on élargit la question aux droits voisins - a été de déplacer les principes du monde physique dans le monde dématérialisé. Les droits d’auteur et droits voisins ne se sont pas transformés alors qu’ils auraient dû le faire pour respecter la place de l’auditeur, permettre aux œuvres de circuler de manière non marchande, laisser un droit de remix, créer un équilibre et une confiance, etc. Dans le monde physique, on pouvait partager les œuvres avec ses proches alors que dans le monde numérique, on ne peut pas le faire. Le cadre a même été durci puisqu’on a criminalisé le partage et enfermé la circulation de la musique derrière un protectionnisme néfaste et purement commercial.

La propriété intellectuelle telle que les ayants droit l’ont petit à petit fait écrire à partir des années 1970/1980 est une rupture à leur seul bénéfice alors que l’histoire du droit d’auteur tient sur un équilibre entre le droit du créateur qui doit être reconnu et protégé, et le droit de l’auditeur ou du téléspectateur qui peut faire circuler une œuvre. Durant une bonne partie du XXe siècle, il y avait un équilibre et un contrat moral. Là, il n’y a plus de contrat moral.

« Peut-être que le user centric se fera en France, dans la grande tradition de l’exception culturelle »

Quel avenir envisager pour le streaming dans les années à venir ?

Nous ne sommes qu’au début de tout cela. En terme d’usage, plusieurs questions se posent, notamment celle de la séparation entre les écoutes grand public et les écoutes de niche auxquelles les plateformes ne sont aujourd’hui pas capables de répondre. Pour la comparaison, les radios libres se sont partagées entre les réseaux commerciaux et les radios plus underground, offrant un paysage radiophonique qui permettait de contenter tout le monde. Aujourd’hui, le streaming ne contente pas tout le monde, les plateformes ne s’occupent que du plus grand public.
Des questions vont également se poser avec l’arrivée des assistants à commande vocale, également avec la fin de la voiture personnelle que l’on conduit… Quand on ne conduira plus sa voiture, on n’écoutera probablement plus de la musique de la même manière, voire on n’écoutera plus de musique du tout peut-être.

Il y a par ailleurs des problématiques liées à la rémunération des créateurs. Quand les majors ont écrit les contrats de Deezer et Spotify, elles ont imposé un système de comptabilité des revenus à l’avantage des artistes les plus écoutés. En faisant cela, elles ont fabriqué un monstre car elles ont tout donné aux plus gros et aux écoutes boulimiques des 15-25 ans. Résultat : aujourd’hui, la quasi-totalité des revenus du streaming va aux musiques urbaines, un peu aux musiques électroniques à la mode et à la pop internationale. À côté de cela, quand bien même des "petits" artistes sont écoutés, ils ne touchent quasiment rien.
Moralement, le sens de l’histoire est d’aller vers un décompte dit user centric (ndlr : la rémunération va réellement aux ayants droit de l’œuvre écoutée), mais je ne crois pas un seul instant que cela puisse se faire au niveau mondial à court terme. Je ne suis pas sûr que les majors et même Spotify soient prêts à adopter ce schéma. Peut-être que cela se fera en France, dans la grande tradition de l’exception culturelle, et je m’attends à ce que le débat naisse dans notre pays en 2018 avec, pourquoi pas, un projet de loi sur le user centric. En tout cas, je ne vois pas sur quel autre territoire que la France cela pourra se faire.

« En 2007, personne ne pouvait imaginer ce que deviendrait le streaming en 2017 »

Vous expliquez dans votre livre que la vision du futur de la musique établit à la fin des années 80 et dans les 90 s’est révélée totalement fausse. Du coup, aujourd’hui, est-ce qu’on ne fait pas fausse route en misant tout sur le streaming ? L’avenir ne va-t-il pas venir contredire ce « boulevard » annoncé pour le streaming ?

Si, il va sûrement nous contredire. Disons que, dans ce livre, je m’appuie sur des technologies qui sont déjà enclenchées. Les assistants personnels, la voiture autonome, sans trop s’avancer, on peut dire qu’on y va.
Mais comment fonctionnera la musique dans 15 ans, je ne peux l’imaginer. En 2007, personne ne pouvait imaginer ce que deviendrait le streaming en 2017. Il ne faut jamais essayer d’anticiper le futur, mais plutôt s’adresser au présent. Il s’agit d’une des leçons du livre justement : globalement, le monde de la musique ne s’est pas assez intéressé à son présent. Les personnes qui ont inventé le mp3 n’étaient pas des hackers dans un garage mais pour partie des chercheurs à France Telecom. Ils sont allés voir les maisons de disques et le Sacem, mais personne ne s’y est intéressé. Les majors sont sur du court terme, pourtant elles pourraient créer des structures de veille et de compréhension des usages.

Comment l’ouvrage est-il accueilli ?

Ce n’est pas un livre écrit pour plaire à tout le monde, je l’assume.
Chez Deezer ou Believe, ils ont trouvé que j’expliquais avec rigueur et précisions leur histoire. Il y a également les jeunes professionnels de la musique de moins de 30 ans qui n’ont pas forcément vécu ce que je raconte. Eux sont contents de découvrir ce qui a construit leur métier. À part ça, je n’ai pas eu d’écho venant des maisons de disques et personne ne m’a encore appelé pour m’insulter.
J’espère surtout que l’ouvrage va s’installer sur la durée et donnera envie à de jeunes journalistes d’écrire sur les industries culturelles. C’est important de savoir qui nous propose ce qu’on écoute, d’avoir du recul en tant qu’auditeur, consommateur et citoyen, de savoir ce qui se joue derrière l’écran.

Propos recueillis par Mathias Milliard
Boulevard du stream - Du mp3 à Deezer, la musique libérée, Sophian Fanen
Préface de Pedro Winter
Le Castor astral
ISBN 979-10-278-0133-6