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Accueil du site > Documentation > Focus > DISQUAIRE DAY : LA RENAISSANCE DES DISQUAIRES INDÉPENDANTS ? En avril, achète des vinyles !

Article mis à jour le jeudi 26 avril 2012
Article créé le mercredi 4 avril 2012

 
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DISQUAIRE DAY : LA RENAISSANCE DES DISQUAIRES INDÉPENDANTS ?
En avril, achète des vinyles !

Le 21 avril, les mordus de galettes se presseront dans les boutiques, en quête d’inédits spécialement produits pour l’occasion. Pour la deuxième année, ce sera le Disquaire Day, le jour des disquaires indépendants.

Concept importé des États-Unis par le Calif, le Disquaire Day est l’occasion de mettre en lumière ce tissu de détaillants qui se réduit comme peau de chagrin depuis les années 1980. À l’heure d’une disparition annoncée des rayons disques dans les grandes enseignes, ces magasins défendent un “slow fooding” musical, dans lequel qualité peut primer sur quantité, là où peut s’exprimer une relation d’échange entre passionnés, où peut s’organiser un commerce culturel de proximité.

En pleine ère de la dématérialisation et du MP3 triomphant, Irmactu vous propose d’aller à contre-courant, à la rencontre de cette “résistance silencieuse” dans la consommation musicale. Une mobilisation opportunément soutenue par nombre de grands artistes internationaux (Arcade Fire, Coldplay, De La Soul, Deep Purple…), abondée par des labels mythiques (Ninja Tune, Mercury, Def Jam, Ed Banger…) et qui séduit jusqu’aux trentenaires nostalgiques. Son arme secrète vient de fêter ses 60 ans : le vinyle.

Le 21 avril, ce sera le jour des Disquaires. Pendant une journée, les aficionados du disque, les mélomanes et les simples curieux pourront aller à la découverte de ces boutiques tenues par des passionnés, et tenter de dénicher des éditions limitées de Metronomy, des Beatles, David Bowie, Bob Dylan… Car fête des disquaires signifie fête des disques, et de leurs amoureux !

Pour certaines galettes, il faudra être dans les premiers à faire la queue, les quantités pressées étant faibles : 150 exemplaires de Starman de David Bowie, 150 de Smoke on the Water de Deep Purple, 100 de Immaculate Collection de Madonna ou encore 150 de One des Beatles, et même 666 exemplaires de la bande originale de Dracula (1972).

2012 sous le signe de l’iguane

Devenue en quelques années une institution aux États-Unis, le parrain de l’édition 2012 n’est autre qu’Iggy Pop, l’iguane. En France, plus de 150 disquaires dans 63 villes participent, soit presque le double de 2011. À découvrir, en plus des quelques 70 références spécialement produites pour l’événement par les labels US et anglais principalement, une trentaine de références françaises, produites par tout type de labels (petits indés, gros indés et majors.) Il sera ainsi possible de repartir avec des inédits ou éditions spéciales de Camille, Dionysos, Izia, Johnny Hallyday, La Grande Sophie, Jil is Lucky, Mina Tindle, Didier Wampas…

Autre nouveauté, le Calif s’est cette année associé au Réseau Printemps pour proposer environ 150 showcases, dans les boutiques des disquaires et lors de soirées spéciales dans les grandes villes.

Acheter des disques, découvrir des boutiques spécialisées au coin de la rue, et des artistes en devenir, un beau programme pour cette édition 2012. Avant de faire la fête avec et chez les disquaires, petit retour en arrière sur l’histoire de cette manifestation singulière.

Un concept venu des USA

L’idée d’une journée dédiée aux disquaires indépendants ne pouvait évidemment venir que d’un pays anglo-saxon, où le disquaire occupe une place symbolique forte dans la culture populaire. Fin 2007, Michael Kurtz, Chris Brown et Eric Levin s’inspirent du Free Comic Book Day, événement dédié aux comics, pour présenter leur projet durant la conférence Noise in the Basement. Endroit idéal, puisqu’il s’agit d’un grand rassemblement de disquaires indépendants US et canadiens à Baltimore. L’idée séduit, la première édition aura lieu en 2008, avec plus de 700 boutiques participantes, et le soutien d’associations de disquaires comme Music Monitor Network et la Coalition of Independent Music Stores. Celle-ci générera 15 000 dollars de chiffres d’affaires. 2 ans plus tard, l’édition 2010 en générera 2,5 millions, mieux qu’en période de Noël.

Dès 2009, le concept traverse l’Atlantique et débarque en Europe. 250 magasins dans 16 pays, dont 80 boutiques du Royaume-Uni et 30 disquaires italiens prennent part à l’opération. En 2010, ils sont plus de 500 magasins en Europe. En 2011, le Record Store Day poursuit son ascension et prend place dans une dizaine de pays européens : en Grande-Bretagne bien sûr, mais aussi aux Pays-Bas, en Allemagne, et en France.

Record store Day : Disquaire Day en VF

Comme pour la version originale, la déclinaison française, le Disquaire Day, vise à créer du lien entre artistes, labels et distributeurs, en mettant au cœur de l’événement les disquaires indépendants. L’initiative est portée en France par le Calif, le Club action des labels indépendants français. L’association créée en 2005 s’était d’abord portée sur des actions tournées vers les institutionnels. Il s’agissait de soutenir les disquaires indépendants en allant chercher de l’argent auprès des collectivités. À la demande du ministère de la Culture, le Calif commence à réfléchir à une action orientée vers le grand public. Pour défendre une cause, aujourd’hui tout le monde le sait, il faut en faire parler. Et quoi de mieux que d’organiser un événement ? Plutôt que de créer un concept nouveau, importer en France le Record Store Day s’est imposé comme une évidence. David Godevais, du Calif, raconte : « comme il existait déjà le Record Store Day, j’ai contacté les organisateurs aux États-Unis pour leur demander si ça les intéressait que l’on monte une version française, et ils ont tout de suite été partants. J’ai rencontré Michael Kurtz à Londres et immédiatement il nous a présenté comme le Record Store Day français. »

Une première édition réussie

La première édition en 2011 est un succès, à plusieurs titres. Un succès financier, le chiffre d’affaires global avancé par le Calif est de plus de 300 000 euros, avec 75% des magasins participants au dessus des +50% de chiffre d’affaires. Franck, de la boutique Ground Zero insiste : « En termes de chiffre d’affaires, ça a été énorme, l’équivalent d’un mois en une seule journée. Il y avait 50 mètres de queue devant la boutique. » Mais c’est également un succès médiatique. Les nombreux partenariats liés en amont par le Calif portent leurs fruits. Les disquaires sont dans la lumière, ils sont interviewés par les grands titres de presse culturelle (Les Inrocks, Télérama…), mais aussi généraliste (Libération, Le Monde…). Le grand public est alors touché, l’audience du Disquaire Day dépassant largement les seuls collectionneurs.

Pour sa première édition, le Disquaire Day a bénéficié de l’aura de son « grand frère » américain, notamment pour intéresser les labels français et les inciter à s’engager dans l’aventure. L’engouement pour les artistes anglo-saxons aurait d’ailleurs pu être suffisant pour garantir le succès de l’opération. « On aurait presque pu réussir l’opération uniquement avec les productions US et anglaises, mais ce n’était pas l’esprit. Il était très important pour nous d’impliquer la production française. Pour la première année, on a donc eu 12 productions françaises, en provenance de labels indés », précise David Godevais.

Fête des mères ou course aux œufs de Pâques ?

Évidemment, dans l’univers du disque, tout ne peut pas tourner aussi parfaitement rond qu’un bon vieux 33 tours. Le succès indéniable du Disquaire Day a aussi montré les limites d’un tel événement. Deux écueils peuvent le guetter. La folklorisation tout d’abord, avec le risque de réduire l’activité des disquaires à un événement rituel ponctuel non suivi sur le reste de l’année. L’image limite, c’est celle du fleuriste qui ne ferait du chiffre d’affaires qu’à la Saint Valentin et pour la fête des mères. Victime de son succès, le Disquaire Day pourrait venir grossir la forêt des marronniers journalistiques, aux côtés de la rentrée des classes et du chassé croisé entre juillettistes et aoûtiens, avec une dimension tout de même moins grand public.

La dérive pourrait également venir du public des collectionneurs, qui ne se déplaceraient que pour acheter les inédits proposés par les labels, sans aucun intérêt particulier pour les disquaires, et sans y revenir une fois la journée terminée. Le Disquaire Day est pensé comme la fête des disquaires, pas comme une foire aux inédits. Le risque de transformer l’événement en "course aux œufs de Pâques" est réel.

Marathon des collectionneurs compulsifs ou promenade des simples curieux d’un jour, l’événementialisation peut s’avérer contre-productive. Comme le précisent Théo et Bertrand de Souffle continu, « cela ne nous a pas ramené une clientèle potentielle. Très peu sont revenus. Il y a un côté très « événementiel » un peu comme les journées du patrimoine. Mais c’est un problème plus large, inhérent à la musique. C’est comme une salle de spectacles : elle rame en proposant une programmation à l’année, alors qu’elle a plus de chance de remplir en proposant un festival d’une semaine par an, avec une bonne communication. Le Disquaire Day, c’est LE jour où il faut aller acheter des disques. » Pour limiter cette dérive, (une bagarre entre clients s’est produite chez Gibert l’année dernière !), des règles ont été instaurées : un exemplaire vendu par personne, et aucune réservation possible sur les références spécialement éditées.

Autre effet pervers potentiel, celui lié aux productions spécifiques et éditions spéciales proposées dans le cadre de l’événement. Et là, c’est aux labels de ne pas tomber dans la facilité d’une simple opération marketing qui aurait pour but d’écouler des énièmes rééditions qui n’ont plus rien d’inédit que la couleur particulière du disque. C’est ce que souhaite Franck de Ground Zero : « c’est sur les nouveautés qu’il faut défendre les disquaires. C’est là que le Disquaire Day pourrait être amélioré : moins de rééditions, plus d’inédits et de nouveautés. Et que les prix soient moins élevés. (…) La fête des mères du disque, ça va vite lasser les gens. » Un soutien sur l’année pourrait également être envisagé. Des labels et artistes indépendants pourraient réserver certaines productions pour une diffusion exclusive chez les disquaires indépendants.

Cartographie des disquaires indépendants en France


Afficher Les disquaires indépendants en France sur une carte plus grande

Source : Base de données Irma

La situation des disquaires indépendants : entre opportunités et difficultés

Événement médiatique qui prend de l’ampleur, le Disquaire Day ne doit pas faire oublier que les disquaires indépendants sont ouverts toute l’année, et que leur situation est fragile. Grands perdants de la stratégie de transformation de la musique en un produit de consommation de masse à la sortie des années 1980, ils ont été très durement touchés par l’apparition des linéaires de disques dans les grandes surfaces et par la montée en puissance des grandes enseignes de produits culturels. C’est en substance l’analyse que livre David Godevais, du Calif : « Il y a plusieurs décennies, la stratégie des majors était de transformer le disque, qui était un bien culturel, en un bien de consommation de masse. Beaucoup de disquaires indépendants n’ont pas pu rivaliser. »

Le fameux chiffre toujours avancé pour faire prendre conscience de l’ampleur du désastre : les mélomanes pouvaient compter sur 3 000 disquaires au début des années 1980, et sur moins de 200 dans les années 2000… L’Observatoire de la musique, dans une enquête réalisée en 2004, recensait 126 disquaires à Paris. Il en reste moins de 80 en Ile-de-France aujourd’hui. Entre-temps, la filière musicale a connu de profondes mutations. Les grands réseaux de distribution se sont imposés, puis le disque a connu une crise sans précédent à partir du début des années 2000, entraînée par une dématérialisation de la musique, accélérée par le développement exponentiel d’Internet. Si la situation des disquaires est effectivement difficile (autour de 2005, en plein cœur de la crise du disque, on comptait environ 30% de fermeture à 3 ans), elle n’est cependant pas plus alarmante que celle des TPE et PME tous secteurs confondus (50% environ des PME disparaissent dans les 3 ans).

Les disquaires indépendants semblent être aujourd’hui à une période charnière. La réduction des rayons de disques et la dé-spécialisation des grandes surfaces peut en effet représenter une opportunité. Signe du temps, les deux grandes enseignes de produits culturels sont en train d’amorcer un virage. Virgin ferme des magasins, comme à Toulouse ou à Metz, et la Fnac, dans la lignée de son plan "Objectif 2015", réorganise ses magasins en réduisant la place accordée au disque (elle va même expérimenter un rayon électroménager de luxe dans la boutique de Rosny !). Pour rappel, en France, la vente de disques baisse chaque année et n’est toujours pas compensée par le numérique (téléchargement, abonnement ou streaming), même si celui-ci progresse. En 2011, le numérique a représenté un quart du marché contre seulement 13% en 2009.

Les problèmes des "gros" sont aussi ceux des petits : la dématérialisation de la musique et la hausse des loyers rend de plus en plus difficile la situation des vendeurs de disques. Mais un des désavantages des indépendants, c’est qu’ils sont… petits. Leurs volumes de commande sont moins conséquents que les grandes surfaces ou les grandes enseignes. Les négociations avec les labels et les distributeurs sont donc plus difficiles. Dans la distribution, c’est mécanique : plus la quantité est élevée, plus les prix baissent. Il y a donc un déficit de compétitivité dans le prix final pour le client. Théo Jarrier (Souffle continu) résume ainsi les rapports avec les distributeurs : « (ils) comptent encore sur les grandes surfaces, ils espèrent toujours faire du volume, alors qu’ils n’en font plus, et on n’a donc pas les mêmes tarifs. Ils nous font du pied, et en même temps sont réticents, ce n’est pas simple (…) N’oublions pas qu’au passage, beaucoup de distributeurs en profitent aussi beaucoup… Si l’on compare avec les prix US sur les mêmes références, c’est hallucinant. »

Ces effets sont cependant en partie compensés par l’action du Calif, qui négocie les tarifs, et par les labels et distributeurs qui prennent de plus en plus en considération les indépendants. C’est aussi une stratégie de positionnement pour eux. Bertrand Burgalat, fondateur du label Tricatel, explique : « cela fait des années que j’ai renoncé à me battre pour que mes productions soient à tout prix chez les disquaires quand ceux-ci sont réticents, ça nous permet de bichonner ceux qui apprécient notre musique, qu’ils soient employés dans de grandes enseignes ou en indépendants. »

La question du prix revient régulièrement pour expliquer la non-compétitivité des disquaires face à la grande distribution. L’absence d’une loi sur le prix unique du disque, semblable à celle sur le livre, est souvent regrettée. « Pourquoi de nombreuses librairies sont-elles encore là ? Parce qu’elles vendent au même prix qu’en grande surface », interroge le patron de Ground Zero. Livre et disque, même situation, mais traitement différent ? Rappelons aussi que la non-application d’un prix unique sur le disque s’explique en partie par une hausse concurrentielle des imports, à prix plus bas, que ce mécanisme aurait pu entraîner. Un livre, pour être exporté ou importé, nécessite d’être traduit, ce qui n’est pas le cas d’un disque.

Spécialisation et préconisation : le disquaire, un « ancien nouveau » média ?

« Un magasin de disques, c’est un média. Ce n’est pas un supermarché où il y a tout et rien. » Michel Pampelune, Fargo

Spécialisation et préconisation : c’est sûrement dans cette association que se trouve la planche de salut des disquaires indépendants. Un disquaire fait avant tout partager ses goûts, ses découvertes, comme le rappelle Bertrand Burgalat : « la spécificité d’un disquaire "indépendant" c’est sa subjectivité. Les disques et les musiques qu’il présente sont ceux qu’il aime et c’est généralement pour ça qu’on vient le voir. » C’est une demande de plus en plus forte du public, lassé par la standardisation proposée dans les linéaires des grandes surfaces. En cohérence avec l’air du temps qui valorise un retour à une consommation locale et différenciée, le disquaire indépendant devient prescripteur, passeur de nouveautés, découvreur de talents pour sa clientèle. Un rôle historiquement tenu par ces "dealers" de musique, et perdu au gré des aléas des stratégies de développement commercial des industries culturelles.

L’échange est d’ailleurs à double sens, la clientèle de ces boutiques étant en partie constituée de passionnés aux connaissances pointues, désireux d’échanger sur la musique : « on draine aussi un public de spécialistes, très pointus sur leurs domaines et qui nous conseillent également. Le conseil est à double sens » rappellent Théo Jarrier et Bernard Ducayron de Souffle continu. Autre avantage certain, pratiqué par la grande majorité des disquaires : des platines sont à disposition dans les magasins, et il est possible d’ouvrir et d’écouter tous les disques. Cela favorise la discussion avec les vendeurs, mais également entre clients. Dans une étude consacrée au commerce physique de biens culturels et réalisée pour le Deps, Philippe Moati souligne l’importance du renforcement de la capacité de préconisation. Parmi les stratégies d’adaptation face au développement du commerce en ligne, pour les commerces de biens culturels, « conseiller les clients, les accompagner dans l’exploration d’une offre pléthorique en renouvellement constant, constituent une véritable valeur ajoutée du commerce. La capacité de préconisation pourrait devenir le premier terrain de la concurrence entre le commerce physique et le commerce en ligne. » Tout en rappelant que la préconisation sur Internet fonctionne aussi très bien.

Le disquaire : « slow food » musical

Ce qui est recherché dans la fréquentation des disquaires, au-delà du conseil spécialisé, c’est aussi un rapport différent à la musique. Le besoin de recréer du lien social en retournant vers le commerce de proximité, la volonté d’acheter autrement, s’accompagnent également d’une envie d’écouter autrement. Après avoir voulu recréer du lien avec le boucher, le boulanger, le primeur du quartier, dans une exigence de qualité, le souhait de recréer du lien avec le libraire ou le disquaire augmente. À l’envie de manger de bons produits se conjugue l’envie de prendre le temps d’écouter de la musique, de l’apprécier. Retrouver une écoute qualitative en somme, en achetant un disque de temps en temps plutôt que de télécharger l’équivalent d’un magasin entier en quelques heures… Comme le décrit Michel Pampelune, de Fargo Records, « le MP3, c’est génial, très pratique, mais les gens emmagasinent de la musique sur des disques durs, ils consomment la musique mais n’écoutent rien. Ils ne connaissent pas les albums. Ils ne se les approprient pas. Alors on entend : « moi, j’ai 250 gigas de son », moi j’en ai « 300 »… c’est un peu le concours de la plus grosse… Nous proposons du « slow food » de la musique. »

Vinyle kills the MP3 industry ?

« You can’t roll a joint on an Ipod – Buy vinyle. » Shelby Lynne (in Record store days, Gary Calamar et Phil Gallo)

Cette vogue du retour au commerce local, à une écoute qualitative, en réaction à la vitesse et au zapping des sociétés modernes trouve logiquement une transcription dans les modes de consommation des produits culturels. Et la bande-son de cette petite "révolution culturelle" ne pouvait rêver meilleur support que le microsillon. Si les disquaires indépendants retrouvent du poil de la bête, ils le doivent en effet en grande partie au retour en force d’un support déjà sexagénaire : le vinyle. Inventé en 1946 et commercialisé en 1948 par Columbia aux États-Unis, il est importé en 1955 en France par Eddie Barclay.

Le vinyle est presque une énigme industrielle et commerciale. Trop cher à produire, trop fragile à manipuler, il aurait dû disparaître, ne pas survivre au déferlement du CD à partir des années 1980. Mais le vinyle n’a jamais disparu. D’abord objet de collection, il devient le support de prédilection des puristes et des DJ, notamment avec l’apparition et le renforcement des mouvements hip-hop puis electro. Outre l’utilisation de samples tirés de la musique des années 1960 et 1970, cela s’explique aussi par une contrainte technique. Dans les années 1990, seules les platines vinyles disposaient d’une vitesse réglable. Cela permet l’enchaînement de titres dans les mix, et la platine vinyle a également permis l’invention et le développement du scratching, achevant de conférer aux DJ une dimension de musiciens à part entière.

Le vinyle représente d’ailleurs aujourd’hui la majorité des ventes réalisées par les disquaires, et cette tendance semble vouloir s’amplifier. Par exemple, chez Ground Zero, c’est 70 % des ventes, et pour Souffle continu, « les choses ont changé. Sur les 3 premières années, le CD restait en tête. Mais depuis quelque mois, clairement le vinyle explose. Aujourd’hui, on est à 50/50, même si nos plus gros clients restent des acheteurs de CD. »

Le renouveau du vinyle : une affaire de trentenaires nostalgiques ?

Les années 2000 et plus encore les années 2010 qui s’ouvrent à peine semblent placées sous le signe de la nostalgie (La "Retromania", comme la qualifie Simon Reynolds dans son ouvrage du même titre). "L’ère du Re-" semble en effet traversée par une pop culture qui désormais se nourrit d’elle-même : réédition, reformation, redécouverte…

Même si aucune étude statistique n’a été réalisée sur le sujet, les impressions et observations des disquaires sur leur clientèle sont concordantes : « il y a quelques jeunes, mais ce sont surtout des trentenaires. La génération qui a grandi avec les CD et les vinyles. La désertion des plus jeunes, qui ont grandi dans un environnement où la musique, c’est gratuit et c’est un fichier MP3, on le constate, mais on est démuni, on ne peut pas y faire grand-chose. » (Théo Jarrier, Souffle continu). Des trentenaires, qui ont connu leurs premiers émois musicaux sur 45 tours, tentés par la mode du rétro, nourris de pop culture et disposant d’un capital culturel et économique conséquent… Les Bobos diraient les pourfendeurs du politiquement correct… Même constat chez Ground Zero : « c’est très homogène : des hommes, de 30-35 ans, avec un pouvoir d’achat correct. Les générations qui ont grandi avec le disque. »

Effet de mode, syndrome générationnel ou initiation d’un mode de consommation de la musique appelé à se généraliser ? Il est encore trop tôt pour le dire.

Vinyle + mp3 : un nouveau standard ?

Cette tendance n’a pas été ignorée très longtemps par les maisons de disques. S’il y a quelques années, le marché du vinyle se composait principalement d’occasions, des productions hip-hop et electro (pour nourrir les DJ, prescripteurs et diffuseurs des créations) et de quelques éditions ou rééditions très limitées destinées à la promo ou aux collectionneurs, la quasi-totalité des nouveautés sont aujourd’hui pressées en vinyle. Franck, de Ground Zero précise : « les labels aussi ont évolué : il y a 7 ans, il y avait peut-être une nouveauté sur 5 qui sortait en vinyle, alors qu’aujourd’hui, on est quasiment à 100 %. » Elles vont même jusqu’à porter une attention toute particulière à certains disquaires, qui sont devenus de véritables institutions, et permettent de toucher un public d’amateurs qui seront eux-mêmes d’excellents prescripteurs, comme Rough Trade à Londres : « Rough Trade propose tous ses disques du mois avec un bonus. Ils sont devenus tellement importants qu’à la sortie d’une nouveauté, la maison de disques va tout faire pour leur proposer un bonus en exclu » précise Michel Pampelune.

Afin de proposer une offre complète, permettant à la fois de satisfaire l’exigence de qualité sonore, la volonté de disposer d’un bel objet tout en ne pénalisant pas la dimension aujourd’hui essentielle de la praticité et de la transportabilité de la musique, les sorties se présentent de plus en plus sous la forme vinyle + CD ou plus encore, vinyle et code de téléchargement. Le vinyle pour la maison, le MP3 pour le baladeur… Bertrand de Souffle continu insiste sur ce point : « aujourd’hui, de plus en plus, quand tu achètes un vinyle, il y a le CD avec, ou un code pour télécharger en MP3, pour pouvoir l’écouter dans ton ipod ou dans ta voiture. » Ce format va-t-il devenir un nouveau standard ? En tout cas, il s’agit d’un compromis intelligent, répondant aux attentes actuelles.

Ce regain d’intérêt renvoie aussi à la question de la compression du son, de la qualité sonore, et de la qualité d’écoute. Un sujet sur lequel nous aurons l’occasion de revenir très prochainement. D’ici là, allez flâner au coin de la rue, entre les bacs des disquaires, à la rencontre de ces passionnés de musique, qui travaillent quotidiennement pour vous permettre de découvrir d’autre artistes, d’autres musiques. Le Disquaire Day est l’occasion d’entamer une relation mélomane avec eux !

Dossier réalisé par Romain Bigay
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Interviews
"Un magasin de disques, c’est un média, pas un supermarché !"

Le Disquaire Day, c’est l’occasion d’aller à la (re)découverte de ces boutiques tenues par des mordus de musique, qui travaillent quotidiennement pour faire découvrir d’autre artistes, d’autres musiques. Ils nous parlent de leur passion, de ce qui les a poussés à ouvrir, de leur métier, des opportunités et des difficultés d’être un commerce culturel indépendant aujourd’hui. Nous avons rencontré :

- David Godevais (Calif)
- Théo Jarrier et Bernard Ducayron (Souffle continu)
- Michel Pampelune (Fargo Records)
- Franck (Ground Zero)

Avec en plus, une interview de Bertrand Burgalat, qui nous parle de son rapport aux disquaires, en tant qu’artiste, label, et mélomane.

>> Lire les interviews


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