DE L’ÉLECTRO QUI PARADE
Chars emblématiques et pressions acoustiques

Version imprimable de cet article Version imprimable  

Publié le mardi 1er septembre 2009

Article

Comme depuis 1998, la rentrée électro se fera sous les feux de la Techno Parade et de son cortège de chars ambulants (19 sept.). Initié par Technopol il y a plus de dix ans, cet événement a vu le jour dans un contexte difficile pour ces musiques et a contribué à faire reconnaître cette culture auprès du grand public, des médias et des autorités.
Depuis, ces musiques ont évolué, et la Techno Parade également… Onze éditions plus tard, focus sur une décennie d’électro qui parade.

Le 18 septembre 1998, à la veille de la 1ere Techno Parade, le journaliste Stéphane Davet écrivait dans Le Monde "Y aura-t-il, comme le pense Henri Maurel, patron de Radio-FG et responsable de Technopol, l’association organisatrice, « un avant et un après » Techno Parade ?" Pour comprendre cet "avant", il faut se replacer dans un contexte particulier pour ces musiques dans les années 1990. En France, organiser une soirée techno dans les règles relevait alors du parcours semé d’embûches. Ces musiques commençaient à compter de plus en plus d’amateurs, notamment parmi les jeunes, mais elles renvoyaient une image très négative, tant pour le côté "musique de sauvages" que par l’association immédiate de ce mouvement au trafic de stupéfiant. La réaction des pouvoirs publics était sans appel et une politique de répression quasi systématique des soirées techno était mise en place.

La techno interdite
En 1997, lors d’un des premiers colloques organisés sur ce courant musical (Colloque de Poitiers/Confort moderne - La techno : d’un mouvement musical à un phénomène de société), Arnaud Frisch, qui présidait alors Technopol, évoquait le malaise en ces termes : "On ne compte plus les exemples de pression à l’égard d’acteurs qui ont tenté de programmer cette musique, qu’ils soient organisateurs de raves, patrons de discothèques ou responsables de salles. (…) Un rapport a été réalisé début 1997 sur deux années de programmation techno chez les adhérents Fédurok. Sur 20 salles concernées, 9 ont fait l’objet de mises en garde, verbales ou écrites. Les motifs invoqués sont les troubles à l’ordre public, la drogue, mais aussi, plus surprenant, la concurrence déloyale envers les discothèques ou encore l’absence de licence discothèque. Dans 78 % des cas, la préfecture était à l’origine des arrêtés ou mises en garde, mais d’autres interlocuteurs sont intervenus tels que la mairie, la brigade des stupéfiants, la police, la gendarmerie ou la Sacem. L’interdiction de la musique techno par les pouvoirs publics est donc une réalité."

Contrairement à l’objectif souhaité, cette politique a encouragé l’organisation de soirées techno non autorisées. Une partie de la scène techno souhaitait de toute façon rester dans l’underground, une branche plus amateure n’avait même pas conscience qu’il y avait des règles à suivre, mais pour ceux qui voulaient organiser des soirées dans un cadre légal, comme chaque demande auprès des autorités était refusée, ils ont opté pour la tenue de soirées secrètes, tenues à l’insu des pouvoirs publics : "C’est l’une des raisons pour laquelle les organisateurs indiquent rarement le lieu où se déroulera la soirée et préfèrent donner un rendez-vous. Soit la soirée est clandestine et ils tiennent à garder le lieu secret pour empêcher toute intervention préventive. Soit une autorisation est demandée et ils se réservent ainsi la possibilité de changer de lieu en cas d’interdiction de dernière minute. (…) De plus, une fois qu’un organisateur a vu sa soirée annulée, il aura tendance à ne pas réclamer d’autorisation pour la suivante" (Arnaud Frisch, 1997, Colloque de Poitiers).

Mobilisation et "démonstration de force"
C’est dans ce contexte que des acteurs du mouvement techno se sont mobilisés afin de faire reconnaître ces musiques. Technopol, association de défense et de promotion des cultures électroniques, s’est ainsi fondé en février 1996 suite à l’annulation de la soirée Polaris à Lyon. L’une des premières victoires de Technopol, associé à l’époque aux collectifs de sound-systems et de free parties, est d’avoir permis l’annulation de l’arrêté antirave pris par la mairie d’Avignon en 1997. Cette décision a donné de l’élan et de l’espoir aux acteurs mobilisés.
Dans le même temps, sous le ministère de la Culture Douste-Blazy, un groupe de travail se monte afin qu’un dialogue s’instaure avec les décideurs publics. Mais c’est à partir de 1998 et l’arrivée de la gauche au pouvoir que le ministère de l’Intérieur se joint à ce dialogue, permettant de débloquer certaines situations. L’un des points d’orgue de ces négociations est d’aboutir à la circulaire du 24 décembre 1998 sur les raves et teknival, circulaire plus souple et ouverte que celle de 1995, qui stipulait tous les recours possibles pour annuler les événements techno.

La Techno Parade a vu le jour cette année-là , sous l’impulsion de Technopol qui avait proposé le projet et grâce, entre autres, au soutien de Jack Lang qui a milité auprès des sphères politiques pour que ces festivités existent dans les rues de la capitale. Vu le contexte, les premières éditions relevaient d’un acte militant comme en témoigne aujourd’hui Henri Maurel que nous avons interrogé (lire les interviews) : "Il était temps de prendre la parole au grand jour et d’affirmer la vitalité, la diversité, la créativité et l’exigence de respect dus à cette génération par une démonstration de force. En prenant symboliquement le pavé parisien, la techno devait sortir de l’underground et s’affirmer au grand jour de la culture de masse contemporaine."
En parallèle du défilé de chars de la Techno Parade, se montent également les Rendez-Vous Électroniques (ReVE), événement complémentaire de la parade - et initialement associée à celle-ci - dont l’objectif est d’inviter les institutions, les producteurs, les créateurs, les médias et tous les acteurs des cultures électroniques à échanger et présenter leur travail et la diversité de cette culture. "Les Rendez-Vous Électroniques ont été organisés parallèlement à la Techno Parade afin de promouvoir les différents acteurs de l’électro : organisateurs, labels, créateurs… La manifestation a beaucoup évolué années après années. Aujourd’hui, les Rendez-Vous Électroniques proposent une semaine de rencontres, work-shop, conférences et concerts dans des lieux inédits afin de favoriser les rencontres entre artistes, professionnels et publics public." (Sophie Bernard, directrice de Technopol)

Un moment-clé
Aujourd’hui, les spécialistes que nous avons interrogés s’accordent tous pour dire que la création de la Techno Parade a changé quelque chose dans le paysage techno. Deux journalistes qui ont suivi l’histoire depuis le début témoignent de ce moment-clé :

Alexis Bernier
Journaliste (ex-Libération), Directeur de la publication de Tsugi
"C’est vrai que la Techno Parade a joué un rôle très important cette année-là . Cela a permis de présenter cette musique à un plus grand nombre et d’en faire parler dans les médias. Pour une fois, on présentait la techno sous un regard positif, autrement qu’avec les clichés habituels qui ont couru pendant toute les années 90, où cette musique et les DJs étaient systématiquement associés à la drogue et à une musique de sauvages sans intérêt. Il est incontestable que la première Techno Parade a été une grande réussite et a joué un rôle extrêmement positif. Tous les acteurs de ce milieu se sont réunis autour de cette idée et ça a été une très belle fête."

Patrick Thévenin
Rédacteur en chef de Trax, journaliste house chez Tétu
"À l’époque, la scène techno au sens large du terme avait besoin d’une certaine forme de reconnaissance. Souvenons-nous que le statut de DJ n’était pas reconnu, souvenons-nous que très rares étaient les médias qui parlaient de musiques électroniques, souvenons-nous qu’il y avait seulement une poignée de pigistes qui défendaient cette musique quand des journalistes, qui aujourd’hui font leur beurre avec l’électro, se moquaient très bêtement du premier album des Daft Punk… Pour moi les raisons de la création de ces deux manifestations appartiennent à une certaine idée de militantisme ancré dans la techno, car la culture club dans sa globalité est à la base foncièrement militante, socialement comme politiquement…"

Henri Maurel, cet ancien administrateur de Technopol qui espérait tant qu’il y ait un "après", analyse aujourd’hui avec recul l’effet produit par ces événements : "Rétrospectivement, je suis persuadé que toute cette énergie volontariste déployée, notamment par toute notre implication bénévole, a sauvé la scène française qui y a puisé la confiance dans son avenir. Le succès de la French Touch et les parcours des plus grands DJs depuis l’attestent. Il fallait frapper un grand coup."
Lire les interviews en intégralité

Vidéo d’archive : la Techno Parade 1998

Succès public et vitrine professionnelle
Dès 1998, la Techno Parade rencontre un grand succès auprès du public en réunissant près de 100 000 personnes. L’engouement ne s’est pas tari depuis. L’année dernière, pour les 10 ans de la parade, ce sont 300 000 personnes qui ont défilé le long du cortège de chars, des cars ramenant des quatre coins de l’Hexagone des teknophiles sur le dancefloor des rues parisiennes. La Techno Parade représente ainsi la seconde manifestation musicale la plus fréquentée en France après la Fête de la musique ! Les médias non plus ne s’y trompent pas et relaient l’événement avec plus de complaisance que pour les free party. Les hommes politiques viennent parader en espérant gagner la cause d’un électorat jeune. Des partenariats se mettent en place avec des marques et des sponsors, etc.
La popularité de la Techno Parade atteste ainsi d’un engouement populaire pour les musiques électroniques dont les fenêtres de grande diffusion sont encore limitées dans le cadre d’organisation légale de soirées. Surtout à Paris où il n’existe pas d’important festival consacré à ce courant contrairement à d’autres grandes capitales européennes (Londres, Berlin, Amsterdam, Barcelone…) ou à certaines villes françaises (Nuits sonores à Lyon, Astropolis à Brest, Nordik impact à Caen, Ososphère à Strasbourg, Marsatac à Marseille…).

Ce succès s’est construit sur un fonctionnement qui pourrait paraître précaire : il est assuré par Technopol, une association de défense des musiques électroniques qui compte 200 adhérents mais uniquement deux permanents et deux "stagiaires hyper dynamiques". L’événement étant gratuit, Technopol flèche une partie de ses subventions annuelles (ministère de la Culture, mairie de Paris, Région IDF) sur la Techno Parade. Pour le reste, ils font appel à une centaine de bénévoles et à des financeurs privés comme le sera la marque de boisson énergisante Dark Dog cette année.
C’est ensuite aux labels, aux collectifs de DJs, aux organisateurs de soirées ou aux médias spécialisés de "se payer" un des 25 chars pour venir y faire jouer son line up et faire sa promotion. Ainsi la Techno Parade est à la fois une fête, mais également une vitrine en termes de communication pour les acteurs professionnels des musiques électroniques : "Nous participons pour la troisième année consécutive à la Techno Parade par le biais d’un char, car pour nous, avec la Fête de la musique, c’est l’événement majeur en France pour permettre de faire connaître les styles de musique que nous représentons. C’est une formidable opportunité pour nous de faire découvrir des musiques encore sous-représentées sur la scène électronique actuelle en France, là où, dans d’autres pays comme la Hollande, cette musique est déjà partout." (Bill, président de Trip and Teuf, association organisatrice de soirées hard techno. Source : technoparade.sortiraparis.com)

Musiques et publics en mutation
Projet finalement avorté, la Techno Parade a bien failli changer de nom pour ses 11 ans ! Dans les années 90, on parlait effectivement de scène techno, et le terme aujourd’hui utilisé de musiques électroniques couvre un spectre plus large où la techno ne représente qu’une des grandes familles esthétiques. En 10 ans, ces musiques ont en effet énormément évolué en terme artistique. De multiples sous-genres existent (house, ambiant, trans, hardtek, drum’n’bass, break beat, etc.) et, surtout, l’hybridation de l’électro aux autres styles musicaux est une pratique devenue courante : "Aujourd’hui, la techno pure et dure, celle qui avait le plus de mal à se produire et à trouver des salles, est vraiment en perte de vitesse. Ce qui a émergé dans les années 2000, et surtout dans la deuxième partie des années 2000, est une musique qui est complètement mélangée, qui pioche dans des univers différents, que ce soit de la pop, du rock ou du hip-hop." (Alexis Bernier)

Ces musiques ont évolué et leurs publics ont changé. De l’amateur d’électro-pop au clubber du week-end, en passant par le teufeur de free party, les profils sont plus diversifiés. De la première édition à aujourd’hui, les publics de la Techno Parade se sont de la même manière modifiés. Technopol se félicite ainsi de voir chaque année un public "extraordinaire par sa mixité sociale, ethnique et culturelle, black, blanc, beur, jeune et moins jeune, queer, gay, hétéro…" et s’attache à préserver cet aspect en programmant notamment des scènes venus d’ailleurs (comme la Turquie cette année).
Mais Ludovic Rambaud, rédacteur en chef d’Only for DJ’s, livre une analyse fine sur les participants de la parade, montrant au passage qu’il n’est pas facile pour Technopol de couvrir toute la diversité des électro ou technophiles : "La Techno Parade a changé de public au fil des années au fur et à mesure que la musique électronique dans son ensemble s’est démocratisée et a été relayée de plus en plus par les médias. Ces derniers ont globalisé la musique électronique en apposant l’appellation "dancefloor" et "techno" à des morceaux qui avaient pourtant comme seuls objectifs, d’être diffusés et vendus auprès d’un large public. Au début, la techno et tous ses courants musicaux n’attiraient pas, ils faisaient même souvent peur. Depuis quelques années, cette manifestation a confié son âme underground à un public moins initié, plus jeune et donc plus intéressé par l’aspect festif de l’événement que par son côté artistique. Du coup l’ouverture musicale sur les chars est vraiment logique car elle correspond à l’ouverture à un public de moins en moins élitiste." (Source)

10 ans plus tard : la Techno Parade 2008

Entre militantisme et fête commerciale
S’il a été souligné que la Techno Parade oeuvrait à ses débuts pour une cause militante, à savoir la reconnaissance de ces musiques au grand jour et l’abrogation de la circulaire anti-rave de 1995, certains n’y trouvent plus aujourd’hui cette dimension et questionnent la légitimité du défilé : "La Techno Parade a eu une raison d’être la première année. Il y avait quelque chose à dire. Ce message est passé, voilà … Une fois qu’il est passé, ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de problèmes. Toutes les choses n’ont pas été réglées d’un coup de baguette magique, d’autant qu’il y a eu l’amalgame avec les free parties qui a suivi. La première Techno Parade a marqué une étape importante en permettant de changer le regard sur ces musiques. Elle avait ce rôle, elle l’a rempli. Mais, dès la deuxième édition, son sens profond m’a échappé." (Alexis Bernier)
En perdant sa dimension contestataire, la Techno Parade est devenue, aux yeux d’une partie du mouvement, une grande fête avec ses "stars avatars bling-bling" (Patrick Thévenin) et où les revendications contre-culturelles et politiques ont laissé place aux acteurs marchands du secteur.

Nous avons également interrogé Arnaud Frisch qui se rappelle de ce tournant : "L’objectif de la Techno Parade est atteint dès sa deuxième édition. En 1999, une circulaire interministérielle met en place une politique de normalisation des événements techno. C’est à ce moment que se pose la question de la légitimité de poursuivre un événement qui abandonne sa vocation revendicative pour une simple dimension festive, et les principaux acteurs et artistes du mouvement électronique, qu’ils viennent de la scène officielle ou des free parties, s’en éloignent."

Si la Techno Parade s’est coupée d’une partie des acteurs du milieu, elle a cependant le mérite d’être devenu un événement ultrapopulaire et de contribuer grandement au changement d’image des musiques électroniques dans les médias. Ce qui est loin de représenter quelque chose d’anodin.
Technopol n’a par ailleurs pas perdu tout militantisme. La structure travaille tout au long de l’année à conseiller les organisateurs de soirées qui souhaitent faire les choses dans le respect des législations en vigueur. Dans l’autre sens, Technopol pratique une action de lobbying auprès des pouvoirs publics afin que ses adhérents soient concertés sur les décisions qui concernent leur secteur d’activité. Durant l’été, l’association a d’ailleurs pris position pour défendre le festival de trance Hadra et le festival Electroclique qui, bien qu’ils remplissent les conditions juridiques et malgré leur succès, n’ont pas obtenu de lieu cette année pour leur manifestation. Dans la foulée de ces annulations, Technopol a aussi lancé un appel à témoignages auprès des organisateurs de soirées pour faire remonter les exemples précis d’obstruction. Comme quoi, certains combats continuent…


Voir aussi

à la une