Contribution de Jean-Marie Seca

1. Les intellectuels et spécialistes en sciences sociales comme porte-parole ?
Selon mon expérience d’enquête et mes entretiens avec les acteurs de ces milieux, les musiciens ne tiennent pas à se donner un porte-parole supplémentaire, en plus d’eux-mêmes. Ils ne veulent donc pas désigner comme « député » le « meilleur » spécialiste de l’observation en sciences humaines -anthropologue, sociologue, psychologue, économiste ou géographe- en plus d’autres « prétendants à l’interprétation » comme ceux qui veulent systématiquement faire irruption sur leur scène, lors des concerts ou des free parties en escaladant d’impressionnants murs du son, et en plus du sacré public qui, d’après les théoriciens patentés de la communication, s’approprierait activement leur style. Porte-parole d’une méthode ? Je ne le crois pas. Un professionnel reste un professionnel, qu’il soit plombier, chimiste ou socio-psychologue ! A-t-on déjà vu un plombier dire qu’il était le porte-parole d’une méthode ?

2. La fosse aux lions est-elle sur les scènes musicales ou aux balcons chez ceux qui observent, narrent et commentent ce qui se passe ?
Les chercheurs universitaires sur les musiques « actuelles » sont eux-mêmes, comme ceux qu’ils observent, dans une situation particulière que j’ai appelée, dans mes écrits sur les pratiques rock, « l’état acide ». Ce dernier terme renvoie à une expérience d’accomplissement de soi et de reconnaissance sociale de minorités culturelles, artistiques ou intellectuelles. Il implique une lutte sourde pour des postes (ou des cachets) qui sont délivrés au compte-gouttes. Et l’on a alors la drôle d’impression, en tant que membre de la communauté de recherche, de revoir, chez les spécialistes minoritaires du discours savant sur les musiques, des situations de concurrence identiques à celles vécues par les musiciens amateurs de tous styles qui tentent d’élaborer un répertoire et de vivre de leur art. Remarque en passant : Il est étonnant d’apprendre qu’autant de musiciens plus ou moins virtuoses ou amateurs ont eu envie de faire une anthropologie de leurs propres pratiques. Beaucoup de ceux qui écrivent des livres de sciences humaines sur les musiques actuelles (comme H. Becker dès le départ), sont d’anciens praticiens. Y a-t-il une conduite culturelle, comme la musique, ayant engendré autant de « spéculateurs » au sens intellectuel et financier du terme ?

3. Le danger de la confusion des langues et de sa barbarie :
Une situation d’homothétie, ou de reproduction des logiques forcenées de reconnaissance professionnelle, entre les mondes de l’art et ceux des sciences sociales, ne signifie absolument pas qu’il faille dissoudre la recherche dans les musiques. Que chaque monde s’inspire de l’autre est quelque chose de très sain pour les deux parties ! Chacun doit rester chez soi, et se rendre visite de temps en temps. Que la confusion des langues soit affichée comme un objectif épistémologique ou, pire encore, artistique, et on aurait alors une sorte de barbarie. Le barbare n’est pas le voisin qu’on ne comprend pas mais le proche qui imite et nie le modèle, qui finit secrètement par vouloir le dissoudre dans l’oubli. Si les sciences sociales sur les musiques actuelles peuvent jouer un certain rôle, c’est aux musiciens de le savoir. Ceux-ci veulent-ils intégrer les observations plus ou apologétiques ou critiques des socio-anthropologues, dans leur conception de l’esthétique ? Les sciences sociales appliquées aux musiques actuelles peuvent-elles favoriser une évolution esthétique des styles, une non-redondance des pratiques ? Grandes questions et difficiles réponses, dont seuls les acteurs de ces pratiques peuvent donner les clés ! Quant aux effets des arts sur les sciences sociales, il s’agit d’une question plus académique et ressassée.

4. Je propose une charte pour les chercheurs sur les musiques « populaires et actuelles ».
Le premier article en serait le suivant, fondé sur la méthode du brainstorming : Il est absolument essentiel de s’inspirer honnêtement des prédécesseurs et de ceux qui travaillent aujourd’hui (ou de ceux qui commenceront à le faire demain) sur le champ limité (à l’intérieur des sciences sociales) qui est le nôtre. S’inspirer d’autrui sans esprit de chapelle ou d’exclusive ! Qu’il en soit fini de ces volontés de leadership, de micro-mandarinat (ridicule) sur un champ d’étude dont l’objet est essentiellement défini par la pluralité, l’émergence, l’égalitarisme plus ou moins terrifiant ou fraternisant, et le désir d’humilité face aux communautés actives et à la chaleur humaine.

5. Sciences sociales, ingénierie et sciences humaines :
Il faut tenter de résoudre l’aporie du mariage entre la pratique d’ingénierie (demande des acteurs impliqués pour résoudre un problème) et les travaux universitaires (savoirs établis en direction de l’académie). Pour cela, dans l’établissement d’une recherche ou d’une enquête, il faut reconnaître l’existence d’une chronologie et d’un certain rapport à une demande. Jusqu’à maintenant, beaucoup d’universitaires, en tant qu’étudiants en doctorat désargentés, ont fait tout seul leur propre commande sur leur propre recherche. Ils ont ainsi élaboré leur propre demande et organisé, en conséquence, le travail d’enquête à réaliser en définissant, au jugé, des priorités plus ou moins inductives ou hypothético-déductives et vaguement pratico-pratiques. Des recherches-actions sont possibles sur les musiques actuelles, m’a-t-on fait remarquer. Elles présupposeraient des commandes, des budgets, des finalités, une présence acceptée sur un terrain et une série de séquences temporelles définies, établies, conventionnellement écrites. Ces choses-là et ces nécessaires découpages en séquences et en préséances de commande permettraient à une partie des sciences sociales sur les musiques actuelles de devenir fonctionnelles et adaptées à certaines pratiques (socio-économiques, urbaines, institutionnelles, pédagogiques). Il y a un étonnant développement de l’institutionnalisation des musiques « électro-amplifiées actuelles » depuis une dizaine d’années en France. C’est quelque chose de surprenant pour quelqu’un qui, comme moi, a plutôt été le témoin d’une scène alternative cachée dans des parcs de stationnements. Quoi qu’il en soit, le rôle des intellectuels reste attaché aussi à un rôle critique et généralisant (après avoir humblement observé les pratiques bien sûr), conformément au programme établi à propos des sciences humaines par les plus éminents des historiens et anthropologues. Comme pour la séparation entre sciences sociales et musiques (chacun son territoire), il me semble plutôt bon que les sciences sociales ne dépendent pas des commandes qu’on leur passe. Mais ceci ne signifie pas que l’on doive refuser leur fonctionnelle insertion dans des dispositifs comme ceux développés par le Ministère de la culture, les associations (Fedurok, Irma) ou par d’autres organisations plus ou moins privées ou industrielles. C’est cependant fort heureusement que je n’ai pas attendu la « commande » pour commencer à travailler sur ces pratiques ! Mais j’attends avec attention une sollicitation d’un acteur institutionnel ou privé pour y répondre éventuellement, si cela m’intéresse, sans y dissoudre totalement mes activités de recherche bien sûr.


Synthèse de l’atelier