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Accueil du site > Documentation > Focus > CULTURE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE La culture : un droit à développer durablement

Article mis à jour le mercredi 14 décembre 2011
Article créé le mercredi 7 décembre 2011

 
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CULTURE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE
La culture : un droit à développer durablement

Dans la réflexion sur le développement durable, la culture prend, depuis quelques années, une place de plus en plus importante. Son apparition dans l’Agenda 21, son affirmation comme quatrième pilier du développement durable, la Convention de l’Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, l’affirmation des droits culturels,… tout un ensemble de réflexions et de textes ont ouvert une nouvelle voie qui confère à la culture une dimension transversale dans les politiques publiques. Culture et développement durable — l’ouvrage de Jean-Michel Lucas que va publier l’Irma — se propose d’en clarifier les enjeux. A cette occasion, retour sur le processus de rencontre entre ces deux notions.

Toilettes sèches, consigne des gobelets sur les festivals, impression d’affiches et de flyers sur papier recyclable, covoiturage, calcul de l’impact environnemental,… Ces pratiques sont aujourd’hui largement répandues. Mais réduire le terme de développement durable à « tout ce qui a vaguement trait à l’écologie », c’est manquer radicalement le cœur du sujet. Développement durable est aujourd’hui un mot valise, une notion fourre-tout, une expression à la mode dont tout et tout le mode se prévaut. Afin de pouvoir « organiser la palabre » (comme le propose Jean-Michel Lucas dans Culture et développement durable), un retour sur la prise en compte progressive de la dimension culturelle dans la perspective du développement durable apparaît un exercice, certes périlleux, mais nécessaire.

Une brève histoire du développement durable

Si le développement durable est quasi automatiquement associé aux questions environnementales, c’est parce que c’est dans cette sphère de réflexion qu’il trouve son origine. Le terme de développement durable apparaît pour la première fois en 1980 dans un rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature [1]. Développement durable est alors la traduction de la locution anglaise sustainable development.

Déjà, en 1968, le Club de Rome, qui regroupait 53 pays, préparait le terrain, en préconisant la croissance zéro pour ne pas ruiner la planète et l’humanité. Les années 1970 et le début de la décennie suivante sont marqués par des événements qui vont accélérer la prise de conscience d’un lien entre développement et environnement, en marquant l’opinion publique : crise pétrolière de 1973 (et son corollaire de la question de l’épuisement des ressources), plusieurs catastrophes environnementales très médiatisées (Seveso, Olympic Bravery, Boehlen, Amoco Cadiz, Three Miles Island…).

C’est dans les sphères des instances internationales que le concept prend corps. Une définition en est donnée en 1987, dans le rapport intitulé Notre avenir à tous (Our common future) [2] , dit rapport Brundtland, du nom de la présidente de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’Organisation des Nations unies, créée en 1983 : « Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Cette définition met en avant deux idées. Tout d’abord, elle établit la notion de besoins, entendue au sens de besoins essentiels, notamment pour les plus démunis. Dans le même temps, c’est un appel à la prudence. Les techniques et l’organisation sociale sont trop développées pour la capacité d’absorption de la planète, mais pas encore assez avancées pour permettre à l’environnement de répondre aux besoins actuels et à venir.

Le rapport fait alors reposer la notion de développement durable sur 3 piliers : l’environnement, l’économie, et le social. C’est la juste combinaison de ces trois dimensions qui crée le cercle vertueux.

Ce travail servira de base au sommet de la Terre de Rio en 1992. Il va propulser le concept sur le devant de la scène. Lors de ce sommet, 173 chefs d’Etat adoptent un plan d’action, appelé Agenda 21 [3] .

En France, une Commission française du développement durable est créée en 1993, et le concept est progressivement intégré au ministère de l’Environnement. Le protocole de Kyoto est ratifié en 1997. Enfin, tout le monde se souvient de l’envolée lyrique du président Jacques Chirac en 2002 au sommet de Johannesburg, et son expression devenue célèbre « la maison brûle et nous regardons ailleurs ». Lors de ce sommet, la culture sera à son tour intégrée comme composante du développement durable.

Culture, vous avez dit culture ?

L’intégration de la culture comme composante du développement durable trouve une justification dans les prémisses même de la réflexion sur ce concept. Le sommet de Rio avait fortement affirmé que le développement durable était avant tout un appel au changement de comportement, donc un cheminement vers un changement culturel : changement de perception, changement de pratiques… En parallèle, c’est aussi la reconnaissance de la culture dans sa diversité qui s’affirme. Comme le soulignait Antoine Serge, qui fut à l’origine de la création de la DATAR en 1962, puis du ministère de l’Environnement en 1971, « l’affirmer, c’est souligner, et vraiment bien définir, le développement durable. C’est reconnaître l’apport de la diversité ; c’est aussi encourager la pluralité des chemins pour la définition et la mise en œuvre du développement durable ; c’est casser l’idée qu’il ne comporte qu’une voie, qu’un modèle unique ; c’est à la fois protéger l’identité d’une région, d’un pays, d’une ethnie et reconnaître que chacun porte en lui ses propres aspirations et ses valeurs ; et c’est souligner aussi que le développement durable n’est pas une norme ou une obligation mais un acte volontaire, une fierté » [4].

Mais pour que la dimension culturelle soit prise en compte, il reste encore à définir ce qui est entendu dans le terme culture. Là encore, les textes internationaux fournissent des pistes de réflexion. La déclaration de Mexico sur les politiques culturelles (1982), définit ainsi le concept : « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances » [5].

Une étape est encore franchie en 2001, quand l’Unesco rédige la Déclaration universelle sur la diversité culturelle. Pour la première fois, la diversité culturelle y est reconnue comme « le principal patrimoine de l’humanité ». Sa sauvegarde est un impératif éthique fort, un impératif catégorique au sens kantien du terme, inséparable du respect de la dignité humaine. La diversité culturelle y est ainsi définie : « la diversité culturelle est le principal patrimoine de l’Humanité. Elle est le produit de milliers d’années d’histoire, le fruit de la contribution collective de tous les peuples, à travers leurs langues, leurs idées, leurs techniques, leurs pratiques et leurs créations. La culture revêt différentes formes, qui se sont toujours construites dans une relation dynamique entre sociétés et territoires. La diversité culturelle contribue à une existence intellectuelle, affective, morale et spirituelle plus satisfaisante pour tous ».

A l’aune de ces définitions, on comprend bien que l’usage qui limite le terme à un ensemble de pratiques (souvent réduites au champ des arts et des lettres) et à une offre de services culturels liés ou des « secteurs d’activités » est bien trop étroit pour appréhender ce qui se joue réellement. Ce qui ne veut nullement dire que le secteur culturel ne puisse pas s’emparer de ces réflexions. Il ne s’en est d’ailleurs heureusement pas privé.

Le 4e pilier : l’agenda 21 de la culture

En septembre 2002, la ville de Porto Alegre au Brésil accueille une réunion des maires, conseillers de culture et directeurs de thèmes culturels de nombreuses grandes villes. Les participants planchent sur la rédaction d’un document-référence relatif à l’élaboration des politiques culturelles locales. Ce travail s’inspire directement de l’Agenda 21, rédigé dix ans plus tôt.

S’inscrivant dans la droite ligne du concept de développement durable, l’Agenda 21 de la culture propose d’ajouter aux trois piliers définis (environnement, économie, social) un 4e pilier, la culture. Les analogies paraissent évidentes : la diversité culturelle fait écho à la biodiversité, l’accès aux ressources à la culture pour tous… L’adage pourrait être : biodiversité naturelle et diversité culturelle : même combat !

L’Agenda 21 de la culture est le premier document de dimension internationale qui se propose d’établir les bases d’un engagement des villes et des gouvernements locaux en faveur du développement culturel. Il propose de renforcer les politiques locales et d’intégrer la culture comme élément fondamental du modèle de développement.

La réflexion s’appuie fortement sur l’idée développée par Jon Hawkes, chercheur et militant australien, dans l’ouvrage The Fourth pillar of sustainability, culture’s essential role in public planning, publié en 2001. Ce livre définit clairement la culture dans les nouveaux paradigmes de planification émergents et propose des mesures pratiques pour intégrer un cadre d’évaluation culturelle dans la méthodologie de l’action publique. Clairement, pour Jon Hawkes, la culture doit tenir une place centrale dans la politique publique, mais pour cela, elle doit être entendue dans son acception large, celle de la déclaration de l’Unesco.

L’agenda 21 de la culture est présenté en 5 grands thèmes :
-  culture et droits de l’Homme,
-  culture et gouvernance,
-  culture, durabilité et territoire,
-  culture et inclusion sociale,
-  culture et économie.

Ces thèmes sont à chaque fois déclinés en principes, engagements et recommandations. Il s’agit de concevoir la culture non pas comme un secteur d’activité ou comme un ensemble de pratiques artistiques, mais comme un cadre de réflexion. En effet, le problème avec les concepts, c’est l’interprétation qui en est faite. Ainsi, comme le rappelle Jean-Michel Lucas, il est nécessaire de distinguer culture et art. Les enjeux culturels publics ne peuvent et ne doivent pas être réduits aux catégories artistiques. Jon Hawkes le précisait en ces termes, en mettant en garde contre le « lobby des arts » : « quand on arrive aux applications de la politique, dans presque tous les cas, les arts prennent la place principale, culture devient Culture ».

Les principaux axes proposés par l’Agenda 21 peuvent se définir en trois dimensions :
-  la protection et la promotion de la diversité culturelle,
-  le développement de la démocratie participative,
-  l’encouragement à la transversalité dans les politiques publiques.

Ce document inaugure une nouvelle perspective et signale la relation entre la culture et le développement durable en plaidant pour l’intégration d’une dimension culturelle dans toutes les politiques publiques. Le présupposé principal est que pour reconstruire la politique culturelle, il faut en reformuler les enjeux éthiques.

Droits culturels : la culture, un pilier ou une condition ?

Considérer la culture dans son acception la plus large, c’est aussi ce que mettent en avant les tenants des droits culturels. Se basant sur une approche fondée sur les droits de l’Homme, il s’agit de montrer que c’est la personne et ses liens sociaux qui sont les premiers acteurs du développement. L’accès aux ressources culturelles, bien plus étendues que les simples champs de l’art, est une condition nécessaire pour que chacun ait les capacités de son propre développement personnel et sociétal.

Que sont les droits culturels ? Ce sont tous les droits, dispersés dans nombre de textes ou instruments relatifs aux droits de l’Homme qui ont pour objet commun « la construction et l’expression libres des identités culturelles, et l’accès aux ressources les permettant » [6]. Ces droits ont été rassemblés et synthétisés dans la déclaration de Fribourg sur les droits culturels. Ce document, qui prend comme fondement la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, a été élaboré en 2007 par l’Observatoire de la diversité et des droits culturels. Cette déclaration est le résultat de vingt ans de travail et de réflexion d’un groupe international d’experts, connu sous le nom de "groupe de Fribourg". Leur travail a démarré en 1991 avec l’organisation d’un colloque intitulé : les droits culturels, une catégorie sous-développée de droits de l’homme.

La version actuelle se présente comme un texte issu de "la société civile", amélioré grâce au travail de nombreux observateurs de divers continents, réunis dans l’Observatoire de la diversité et des droits culturels, lié à l’Organisation Internationale de la Francophonie et à l’Unesco. Soutenue par une plate-forme d’ONG, un certain nombre de chaires Unesco et beaucoup d’institutions partenaires, la déclaration catalyse un important mouvement pour promouvoir, analyser et faire connaître la protection de la diversité et des droits culturels au sein du système des droits de l’homme. Pour ses défenseurs, les droits culturels, leur reconnaissance et leurs applications sont la condition sine qua none pour que la dimension culturelle soit pleinement prise en compte. Ils sont le cadre de réflexion nécessaire pour ne pas réduire l’enjeu culturel à la seule production d’activités, pour ne pas réduire la culture aux industries culturelles et créatives, et ne faire de la culture qu’un outil du développement économique, une contribution à l’accroissement matériel des richesses. Sans ce préalable, le risque est bien la subordination de la culture à l’économie.

Pour Jean-Michel Lucas, les politiques de démocratisation culturelle s’inscrivent trop souvent dans cette perspective qui manque son but : il ne s’agit pas de rendre accessible la culture (qui décide de ce qui est culture ?) mais de prendre conscience que toute personne est porteuse de culture. Les tentations sont d’ailleurs grandes de récupérer la culture dans un sens tronqué, en ne lui conférant qu’un simple potentiel de développement économique. De même que l’on parle de green washing pour ce qui est de l’utilisation intéressée des préoccupations environnementales, peut-être assisterons-nous dans les années à venir à des volontés de cultural washing, dans lesquelles, comme le redoute Jean-Michel Lucas, « il s’agit de faire reconnaître la légitimité publique de l’art en vendant l’impact de la créativité des industries culturelles sur l’emploi, les chiffres d’affaires, les innovations induites sur les autres secteurs, l’attractivité ou le lien social » [7]. La politique culturelle doit devenir une condition du développement durable humain, elle ne doit en aucun cas se réduire à « une contribution sectorielle à la production matérielle de biens ».

Les droits culturels : stade suprême des droits de l’Homme ou reconnaissance du communautarisme ?

L’affirmation et la défense de droits culturels pose cependant des questions. On l’a bien compris, droits culturels ne veut pas dire droit à la culture. Il convient bien mieux de parler de droit des cultures. Pour ses défenseurs, c’est un complément nécessaire aux droits des individus. Un individu ne peut être perçu dans son entièreté si l’on ne prend pas en compte son agencement dans un groupe, lui même agencé avec d’autres groupes. Considérer l’individu comme pure individualité ne permet pas d’en saisir toutes les composantes. Une affirmation véritable des droits de l’homme ne peut faire l’économie d’une prise en compte de ces réflexions. Les droits culturels se posent dans le cadre de réflexion des droits de l’homme, mais pour les pousser encore plus loin.

Cependant, les droits culturels sont des droits accordés aux individus du fait de leur appartenance culturelle, ce qui induit une différenciation entre les citoyens d’un même État. On voit bien la difficulté, pas nécessairement insurmontable, de concilier les droits culturels avec la tradition française d’une République une et indivisible. Les pourfendeurs des droits culturels y voient une remise en cause radicale de l’ambition universaliste des démocraties occidentales contemporaines. La reconnaissance de droits culturels serait donc un coup de poignard irréversible à l’exigence d’égalité de traitement de tous les citoyens. La pensée des droits culturels semble inspirée par la perspective multiculturaliste anglo-saxonne, et l’on voit là apparaître le repoussoir de la légitimation des communautarismes. La tentation est celle de substituer le culturel au social. L’homme ne serait plus cet animal politique, le zoon politikon défini par Aristote, mais un animal culturel. Et l’on pourrait également interroger la pertinence de s’inscrire dans la pensée des droits de l’homme, qui compte de nombreux pourfendeurs. Enoncer des droits de l’homme a-t-il un sens, ou n’est-ce qu’un système de pensée qui avance par grands principes : LA Liberté, LA Justice… Les post-deleuziens avanceraient que ce qui est intéressant dans le droit n’est pas le droit, mais la jurisprudence, seule à même de prendre en compte les spécificités fines…

Les réflexions autour de la prise en compte de la dimension culturelle dans une perspective de développement durable se poursuivent et vont même probablement se renforcer dans les années à venir. Quelles que soient les directions prises par ces réflexions, quels que soient les cadres de pensée qui primeront, il serait souhaitable que l’exigence formulée par Jean-Michel Lucas soit partagée par tous ceux qui s’intéressent à ces questions : « le quatrième pilier signifie combat politique à mener contre la disparition du sens et des valeurs au sein des stratégies de développement. Le quatrième pilier est, devrait-on dire, un effort public de résistance face à la culture de l’indifférence envers les enjeux collectifs » [8]. Ainsi s’ouvre la palabre…

Romain Bigay

[1] Cf La stratégie mondiale pour la conservation, Ouvrage publié par le WWF, l’UICN et le PNUD

[2] Rapport consultable dans son intégralité ici : http://fr.wikisource.org/wiki/Notre…

[3] consultable ici : http://www.un.org/french/ga/special…

[4] in « Culture et développement durable : la percée », article publié dans L’Encyclopédie du développement durable, http://encyclopedie-dd.org.

[5] Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle, article 3.

[6] in Mylène Bidault, « Ce que déclarer des droits culturels veut dire », http://www.droits-fondamentaux.org/…

[7] in Culture et développement durable, éditions Irma, 2011.

[8] in Culture et développement durable, éditions Irma, 2011.

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Culture et développement durable

Dans cet ouvrage, Jean-Michel Lucas interroge le secteur culturel sur les incohérences liées au fait de se soumettre aux lois du marché au risque de devenir « épiciers culturels ». Il alerte sur les écueils de la démocratisation de la culture et propose d’autres pistes de réflexion et de perspective politique sur la « volonté collective de déterminer les bonnes attitudes culturelles nécessaires pour construire un avenir commun à l’humanité durable ». Alors, la culture doit-elle contribuer au développement durable humain ou en être une condition ? Jean-Michel Lucas pousse son analyse jusqu’à proposer une nouvelle écriture de l’Agenda 21 de la culture qui assumerait des dispositifs de débats « libres, ouverts et documentés », en lien avec des dispositifs d’action publique notamment au niveau européen.

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Mathias MILLIARD, Musiques, développement durable et solidarités, pour des musiques écologiques, équitables et solidaires, focus Irma octobre 2007.

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