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Accueil du site > Documentation > Focus > COLLECTION CHARLES CROS, UNE BRÈVE HISTOIRE DES APPAREILS D’ENREGISTREMENT ET DE LECTURE La musique à remonter le temps

Article mis à jour le dimanche 3 novembre 2013
Article créé le mercredi 2 octobre 2013

 
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COLLECTION CHARLES CROS, UNE BRÈVE HISTOIRE DES APPAREILS D’ENREGISTREMENT ET DE LECTURE
La musique à remonter le temps

Connaissez-vous l’histoire des urnes de l’opéra ? Ou ce qu’est l’araignée de Bettini, le paléophone, le Teppaz ou le Scopitone ? Hébergée à la BnF, la collection Charles Cros, dont l’histoire se confond avec celle du dépôt légal, témoigne de ces noms perdus, et offre un voyage dans l’histoire des techniques d’enregistrement et de lecture. Photos à l’appui, l’Irma vous propose ce mois-ci un parcours libre dans ce véritable cabinet de curiosités que nous présente Xavier Loyant, le conservateur de la collection. Entre objets mythiques et coups de cœur, déambulation sur le fil du sillon…

Visiter la collection Charles Cros, cela se mérite. Pour y accéder, il faut montrer patte blanche. Prendre rendez-vous. Affronter les bourrasques de vent qui lacèrent l’esplanade de la bibliothèque François Mitterrand. Passer le contrôle à l’entrée (gare à celui qui oubliera sa carte d’identité !). Se rendre au 17e étage d’un des 4 livres ouverts dressés sur le parvis. C’est là que nous attend Pierre Pichon, du département du dépôt légal des phonogrammes. On passe rapidement sur la magnifique vue panoramique qu’offre ce promontoire contemporain sur la capitale, car, ici, les trésors sont à l’intérieur, confinés dans le secret de ces tours tissées de métal. Et l’on ne s’imagine pas tout ce que l’on peut y trouver…

Au bout d’un couloir désincarné, la porte d’une grande réserve s’ouvre. Le claquement sonore des néons qui s’allument se répand tel une traînée de poudre, pour se perdre au loin derrière les étagères, dévoilant lentement un agencement hétéroclite, un bric-à-brac formidable qui fleure bon la nostalgie et qui d’emblée accroche l’œil. Immédiatement, on a envie de s’y plonger, sans attendre de fouiller, à la recherche de quelques trésors enfouis dans cette pièce, qui évoque autant la caverne d’Ali Baba que le cabinet de curiosités de quelque notable aventurier du XIXe siècle. Mais celui qui véritablement éclaire cet amoncellement d’objets insolites savamment répertoriés et classés, c’est Xavier Loyant, le conservateur passionné-passionnant qui sera notre guide dans le dédale de cette collection atypique consacrée aux appareils d’enregistrement et d’écoute, qui raconte l’épopée de la mémoire audiovisuelle, des origines à nos jours.


Petit florilège non exhaustif de la collection Charles Cros


La collection Charles Cros ne se visite pas. Elle n’est pas ouverte au public, juste aux chercheurs sur demande, et seulement depuis 2006. Et c’est bien regrettable. Elle ne bénéficie donc pas d’une scénographie savamment étudiée à même de mettre en valeur les trésors qu’elle abrite. Nous vous proposons donc un parcours libre, par petits sauts, ni vraiment thématique, ni vraiment chronologique, comme pour mieux restituer cette ambiance si particulière de cabinet de curiosités… Nous aurions pu choisir bien d’autres objets, tant le fonds est riche. Entre objets mythiques et coups de cœur, déambulation sur le fil du sillon…

Les appareils d’enregistrement et d’écoute


Avant d’entamer la visite, déjà, une question se pose : pourquoi Charles Cros ? Pourquoi un fonds d’appareils d’écoute et d’enregistrement audiovisuels porte-t-il le nom du poète du trictrac incrusté dont les vers nous raviront, nous qui ne sommes pas nés ? Bonne, très bonne question… et c’est le premier objet présenté qui va fournir la réponse…

Le paléophone

En 1877, un cacheté est déposé à l’Académie des sciences. Dans celui-ci est décrit le principe d’un appareil de reproduction des sons, nommé "paléophone". Le principe est simple : un pavillon dans lequel on parle, au bout duquel se trouve une membrane sur laquelle est fixée une aiguille. Celle-ci vient, par l’action des vibrations, déformer une feuille d’étain enroulée autour d’un mandrin que l’on actionne à la main. Pour écouter, on rembobine, on replace l’aiguille, et en tournant, les déformations de la feuille d’étain font vibrer l’aiguille, qui fait vibrer la membrane, et le pavillon amplifie le son. L’auteur de ce cacheté n’est autre que Charles Cros, premier à décrire un tel mécanisme. Mais si celui-ci l’a décrit et théorisé, il ne l’a jamais fabriqué. En effet, désargenté, il n’a pu trouver les fonds pour construire un prototype. On en revient là à la désormais célèbre phrase de Valéry Giscard d’Estaing : « en France on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ». Le problème c’est qu’il faut de l’argent pour les financer, les idées…

Le phonographe

Le poète se fait donc brûler la politesse par Edison, qui, au même moment aux États-Unis, sans avoir connaissance des travaux du Français, fait des recherches dans le même domaine. Notons ici que les deux "co-inventeurs" visent en premier lieu la restitution de la voix parlée, voire le moyen d’en corriger les déficiences (Charles Cros fut répétiteur à l’Institut des sourds-muets, Edison souffre de surdité depuis l’adolescence). Il n’est alors nullement question de musique.. Edison va réussir à commercialiser un appareil qui fonctionne sur le même principe et qu’il nomme le phonographe. À ceci près que les feuilles d’étain sont vite remplacées par des cylindres de cire. Petite subtilité, les cylindres de cire étaient rabotés, pour pouvoir être réutilisés. Le premier support d’enregistrement de l’histoire était donc… réinscriptible !

Comme souvent, les premières utilisations des inventions ne sont pas destinées au grand public. Pas question de s’enregistrer en train de chanter, le phonographe sert d’abord aux dirigeants d’entreprises ou de grandes administrations pour s’enregistrer et donner les cylindres aux secrétaires pour retranscription écrite. Mais assez vite, la cire recueille aussi des enregistrements musicaux. Le premier répertoire ainsi fixé, c’est le café-concert, l’opéra n’arrivant que dans un second temps.

Ces premières machines parlantes trouvent un écho remarquable, et les usages commerciaux sont vite développés. On trouve ainsi des phonographes avec des monnayeurs, sortes d’ancêtres du juke-box, dont les modèles les plus courants sont intégrés aux tables de bistrot, avec des stéthoscopes en guise d’écouteurs individuels, pour ne pas déranger les voisins. Preuve s’il en est que la génération Y n’est pas née à la fin des années 1980…

Edison classe M

Cet appareil signe le grand retour d’Edison sur le marché, en 1888. Et pour promouvoir son appareil, il élabore une redoutable stratégie commerciale que les marketeurs d’aujourd’hui ne renieraient pas. Un Steve Jobs avant l’heure, à l’américaine… En 1889, il vient présenter son modèle lors de l’Exposition universelle de Paris, celle de la tour Eiffel. Il offre aux personnalités importantes présentes des enregistreurs et lecteurs de cylindres : Léon Tolstoï, Gustave Eiffel… qui vont s’enregistrer, enregistrer leurs proches, et faire voyager aux quatre coins de l’Europe et répandre la rumeur des fameuses machines parlantes dans toute la haute société politique et culturelle de l’époque. (Les cylindres de la famille Eiffel seront confiés, en 1970, au musée d’Orsay, qui les déposera au département audiovisuel de la BnF au début des années 1980).

On remarque que ces modèles ne sont plus mécaniques, mais alimentés électriquement par une pile, assez volumineuse. De même, ils sont dotés d’une rampe d’écoute collective. Chacun son petit écouteur ! Avantage indéniable : on peut faire payer tout le monde !

L’Ediphone

Edison commercialisera plus tard l’Ediphone, sorte de dictaphone à cylindre, utilisé marginalement par les particuliers, mais très prisé des entreprises. Si le disque noir va très vite remplacer le cylindre comme support privilégié d’enregistrement phonographique pour la musique, ce dernier est resté utilisé dans le monde de l’entreprise jusque dans les années 1950, qui voit se généraliser un support bien plus pratique : la bande magnétique, qui permet de fabriquer des dictaphones miniatures. Qui a dit que l’entreprise était toujours à la pointe de la technologie ?

Le diaphragme ou araignée de Bettini

Dès les débuts du phonographe, on a pu trouver trace de sourcilleux aficionados très intéressés par la question de la qualité sonore. C’est notamment le cas de Gianni Bettini, inventeur italien, grand fan d’opéra et audiophile de la première heure. Son obsession : améliorer la qualité des enregistrements. Pour cela, il cogite (normal, pour un inventeur…) et observe que l’ensemble de la membrane recueille les vibrations de l’onde sonore. Donc si l’on place une seule aiguille au centre de la membrane, il y a une perte de son. Il invente donc une aiguille multipattes posée sur l’ensemble de la membrane permettant d’avoir un meilleur rendu du son original.

En 1898, il crée en France la Société des micro-phonographes Bettini, dont le siège se situe au 23, boulevard des Capucines à Paris. On lui doit d’extraordinaires enregistrements du Pape Léon XIII en 1903, de l’écrivain Mark Twain et du président des États-Unis Benjamin Harrison. Malheureusement, si quelques cylindres de Bettini ont subsisté, la plupart d’entre eux ont été détruits pendant la Première Guerre mondiale. Son catalogue d’enregistrements d’opéra s’adressait à une clientèle argentée, le coût de son cylindre étant six fois supérieur à celui de Thomas Edison (6 dollars contre moins de 1). Déjà à l’époque, la qualité sonore se payait cher…

Les objets pavillonnaires :

Une bonne partie de la réserve qui abrite la collection est occupée par une forêt de pavillons de toutes tailles et de toutes les couleurs. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en matière de décoration, le snobisme qui vise à dissimuler les traces de la fonction, considérée comme non esthétique, traverse les âges. Ainsi, les modèles à pavillon apparent sont des modèles bon marché, populaires, par opposition aux meubles phonographes destinés aux salles de bal ou aux halls d’hôtels. Pour ces derniers, il s’agit à tout prix de cacher l’appareillage, exactement comme l’on cherche aujourd’hui à cacher nos téléviseurs… Finalement, faire des appareils d’écoute de musique de beaux objets design n’est pas très nouveau. Apple et Bang&Olufsen n’ont rien inventé… Voici quelques exemples d’habile dissimulation de pavillon :

Assez classique, la dissimulation du pavillon dans un meuble. Ici, il ne s’agit pas de n’importe quel meuble. Celui-ci a été sculpté par Ernest Legrand, prix de Rome. Outre la transformation en un objet de décoration, on imagine aisément les propriétaires de ce meuble accentuer l’effet de surprise provoqué par une machine parlante par le fait de ne pouvoir tout de suite identifier la provenance du son.

Plus original, le camouflage en lampadaire, ou comment concilier son et lumière… On ne peut, au premier coup d’œil, imaginer que sous l’abat-jour se cache un pavillon. L’orientation vers le bas ne devait pas avoir un effet formidable sur le son, mais on ne peut pas tout avoir…

La dissimulation peut aussi être plus simple et plus discrète, comme pour ce meuble commode de 1934. Il s’agit d’un appareil entièrement mécanique et acoustique, qui fonctionne sans électricité, avec un système de ressort. Le pavillon d’amplification est caché, l’ouverture des portes permettant de régler le volume et celle du couvercle le niveau d’aigus… comme un piano à queue. Les aiguilles de cette machine, comme pour les seringues, étaient à usage unique… La démonstration est magique : en quelques secondes, la voix de Fred Gouin chantant "Je vous ai tant aimé" emplit tout l’espace, suspendu comme le temps aux crépitements du sillon. On ferme les yeux, et on oublie bien vite que l’on se trouve au 17e étage d’une tour d’un des fleurons de l’architecture contemporaine minimaliste qui devint majoritaire en Europe à la fin des années 1990. Celui qui repopularisa "Le Temps des cerises" nous transporte en 1929, et l’on se laisse porter par le charme suranné de cette voix surgie d’un autre temps de crise économique…

Les appareils de voyage

Mais revenons en ce début de XXIe siècle, dans cette tour ornée de métal tissé, pour constater, une fois de plus, que les préoccupations que l’on imagine volontiers n’appartenir qu’à notre temps, qui ne jure que par les micro-mini-ultra fins lecteurs MP3, sont aussi des héritages d’autres époques. Ainsi la volonté de transportabilité et l’obsession de la miniaturisation… Très rapidement après les premiers phonographes de salon apparaissent des appareils de voyage, qui tiennent dans une mallette. Ce sont généralement des objets luxueux, très ouvragés, en marqueterie, donc réservés à une élite argentée… La BnF en possède un exemplaire magnifique, à l’effigie de la célèbre danseuse russe Anna Pavlova, dite la Pavlova, considérée comme la meilleure danseuse de ballet classique de l’histoire. Fonctionnant avec une manivelle, celui-ci doit dater des années 1910.

Le Teppaz

Petit bond dans le temps, vers un autre type d’appareil portatif : le fameux Teppaz, bien connus de ceux qui ont passé leur jeunesse dans les années yé-yé, ou de celles et ceux qui fréquentent, à l’occasion ou assidûment, les brocantes et autres vide-greniers. Vous permettez monsieur, mais cet objet emblématique de l’ère des loisirs grand public a fait twister, à Saint-Tropez ou ailleurs, une fois l’école finie, Daniela, Mirza, Aline, ainsi que tous les garçons et les filles de leur âge qui se faisaient toutes les plus belles belles belles pour aller danser, et moi, et moi et moi… quelques décennies plus tard… ah la belle époque des surprises-parties…

Une fois fermé, le tourne-disque Teppaz ressemble à une petite valise de forme trapézoïdale, avec les angles très arrondis et un couvercle bombé. Lorsqu’on l’ouvre, on découvre que le ou les haut-parleurs sont logés dans le couvercle, et que tous les circuits d’amplification à lampes sont abrités, avec l’alimentation et les mécanismes, sous le lecteur de disques. Des objets qui donnent envie, au choix, de laisser tomber les filles, ou au contraire de crier, crier-er, pour qu’elles reviennent…

Le Scopitone

Une collection consacrée aux appareils d’enregistrement et d’écoute audiovisuels ne pouvait pas ne pas compter dans ses allées un Scopitone, véritable ancêtre du vidéoclip. C’est le 24 avril 1960, au salon de Paris, que le public découvre cette étrange machine, inspirée du scopzione présenté à Milan un an plus tôt. Le Scopitone (du grec scopein, regarder, et tonos, tonalité) est un juke-box associant l’image au son. Ces appareils, que l’on retrouvera dans les cafés, embarquent des petits films musicaux, conditionnés sur des bobines de 30 mètres au format 16 mm. 700 titres environ seront réalisés sur pellicule, au rythme de 4 par mois environ : Vince Taylor, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, les Chaussettes noires, Adamo…, un hit-parade est établi mensuellement. La belle histoire du Scopitone, dont les films couleurs ne passaient pas à la télévision, encore en noir et blanc, prend fin en 1974. La Cameca, principale productrice de films, réoriente son activité et de moins en moins de nouveautés sortent sur ce support. Petit à petit, le Scopitone tombe en désuétude… pour devenir quelques décennies plus tard un objet mythique très couru des fans de vintage… (et ils sont de plus en plus nombreux..).

Le Nagra

On ne pouvait pas ne pas évoquer au moins un appareil à bande magnétique. Le système magnétique apparaît pendant la Seconde Guerre mondiale, vers 1942, d’abord sur fil, puis sur des bandes papiers, puis sur des bandes métalliques. L’apparition de la bande plastique est une véritable révolution, car elle permet de faire du montage. Ici, l’on voit un célèbre Nagra, appareil emblématique du reportage phonographique. Nagra est une marque d’enregistreurs sonores portables professionnels conçus, à partir de 1950, par l’ingénieur suisse d’origine polonaise Stefan Kudelski. Nagra signifie « il enregistrera » en polonais.

Le système de bande magnétique est développé sous divers formats, dont la fameuse K7 audio, introduite par Philips en 1963 après plusieurs années de recherche. Elle connaît un très grand succès et fut la norme d’enregistrement audio domestique jusqu’à l’apparition des disques compacts enregistrables.


Pièces insolites


Le 1er document multisupport

Si la collection propose des objets que l’on reconnaît au premier coup d’oeil, elle propose aussi quelques pièces insolites, comme cette méthode de langue des années 1910, créée par Pathé.

Composée d’un disque 78 tours et d’un rouleau de papier, elle rappelle que les techniques d’enregistrement sonore visaient initialement à enregistrer la voix parlée. Et l’application pour l’apprentissage des langues est donc très tôt devenue une évidence. Le principe est simple : la rotation du rouleau est synchronisée avec la rotation du disque. Et elle est même dotée d’une antisèche ! Ce type d’appareils a surtout équipé des écoles, des instituts, pour des cours collectifs. Comme la table de bistrot, en pleine Belle Époque.

La poupée parlante

On a tous maudit au moins une fois, l’ami ou le membre de la famille qui a eu la bonne idée d’offrir un jouet sonore au petit dernier. Un jouet du type, "je répète en boucle, très fort et d’une voix nasillarde les trois mêmes phrases qui n’ont aucun sens", et qui oblige parents ou autres adultes responsables et censés à faire preuve d’une créativité sans bornes pour élaborer un subterfuge visant à faire taire le jouet sans que les pleurs et cris désespérés de l’enfant ne prennent le relais. À quelque part, toutes celles et ceux qui ont vécu un jour cette scène le doivent un petit peu au fabricant de poupées Jumeau, qui en 1893, décide de commercialiser pour Noël la première poupée qui parle (quelle riche idée…). Pour ce faire, il intègre un mécanisme à cylindre miniature en celluloïd dans le corps de la poupée, mis au point par l’horloger Henri Lioret. Le celluloïd est choisi car réputé incassable, ce qui est pratique pour un jouet pour enfant qui va subir l’équivalent de 10 crash tests par heure, surtout à une époque où les normes de sécurité en la matière n’existent pas. Ce qui explique sûrement que la tête de la poupée soit en porcelaine…

Ne souhaitant pas s’arrêter en si bon chemin dans son entreprise visant à ruiner le système auditif (et nerveux) de générations de parents, il fabrique également un jouet indépendant, Le Merveilleux, une petite boîte à musique, dont le son est amplifié par un mini-pavillon.


Les objets de musique mécanique


La collection Charles Cros propose également un ensemble notable de magnifiques objets permettant d’écouter de la musique dite mécanique. Ces appareils, que l’on regroupe sous le terme d’automatophones, et dont l’invention est antérieure au phonographe, se retrouvent dès l’époque moderne dans les grandes maisons pour l’agrément des nobles. Mais ces objets connaissent leur apogée entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, époque pendant laquelle ces machines à musique deviennent très populaires, avec en figure de proue, le célèbre orgue de barbarie.

Ce dernier, appelé aussi limonaire, du nom d’une des principales familles de facteurs d’orgues, de manèges et d’instruments automatiques du XIXe siècle, est un instrument à vent mécanique. Son histoire remonte au XVIe siècle et il est issu du croisement de l’orgue portatif du Moyen Âge, et du cylindre noté. Pourquoi "de barbarie" ? les explications sont multiples. Probablement par opposition à l’orgue liturgique, dit noble, mais aussi pour évoquer, au sens romain du terme, les pays lointains d’où seraient venus des mendiants jouant de ces orgues portatifs. Plus vraisemblablement, l’instrument est peut-être ainsi nommé par déformation du nom de Barberi, facteur d’orgues à Modène.

Autre système de musique mécanique, le disque métallique perforé. Celui-ci est placé au centre d’un appareil remonté par un ressort qui va le faire tourner. Des lamelles, fixées sur une tige posée sur le dessus, vibrent et produisent des sons de hauteurs différentes. La caisse en bois fait office d’amplificateur. Ce subtil mais simple mécanisme mis en marche, et toute la BnF semble vibrer aux accents d’un "God save the Queen" énergique et métallique qui donnerait probablement beaucoup de cœur au XV de la rose.


Le clou de la collection : les urnes de l’opéra


« On se rappelle que dernièrement, en creusant le sous-sol de l’Opéra, pour y enterrer les voix phonographiées des artistes, le pic des ouvriers a mis à nu un cadavre »
 
Avant propos au Fantôme de l’opéra, Gaston Leroux, 1910

Si les appareils majestueux de musique mécanique en imposent par leur taille et leurs ornements, indéniablement, le clou de la collection Charles Cros, ce sont ces marmites bizarroïdes disposées à même le sol : les urnes de l’opéra. Cela ferait un excellent titre pour une aventure d’Adèle Blanc-Sec ! Leur histoire, incroyable, est d’ailleurs digne d’un roman. Et ça tombe bien, car la voici racontée…

24 décembre 1907. Une foule sans précédent se masse dans les sous-sols de l’opéra de Paris. Personne dans la haute société, toujours en quête de nouveauté et de mystère, n’aurait manqué cet événement. La presse du monde entier est également là, pour alimenter les colonnes des journaux du lendemain et immortaliser l’instant. Le directeur du théâtre Antoine, du boulevard de Strasbourg, Firmin Gémier, vient d’achever son discours, dans lequel il prête sa voix à un gramophone humanisé. Alfred Clark, sourire aux lèvres, a réussi son opération. Le directeur de la Société française des gramophones a en effet convié tout ce beau monde pour procéder à l’enfouissement de trois urnes destinées aux générations futures. Deux contenant des disques 78 tours des grandes voix de l’opéra de Paris de l’époque, la troisième un appareil de lecture, le tout donné par Clark lui-même. Il avait, peu de temps avant, suggéré cette idée à Pierre Samson "Pedro" Gailhard, directeur de Garnier.

L’idée de Clark, empreinte de la noirceur quasi funéraire d’un certain romantisme, teintée d’une volonté scientifique de témoignage, et mue par le désir de faire parler de sa société à moindres frais, est simple : ces urnes seront ouvertes dans 100 ans, en décembre 2007. Comme le relatera la revue illustrée Comoedia quelques jours plus tard, « ce sera là un instant de belle émotion pour nos petits-fils, et l’on peut supposer aisément celle que nous éprouverions s’il nous était donné d’entendre le clavecin de Mozart, le piano de Liszt, la déclamation de Talma et la voix de la Malibran ». L’opération est un succès, il est donc prévu de la renouveler tous les 5 ans.

Comme quoi, cette idée n’a pas attendu, pour voir le jour, l’art contemporain et ses capsules temporelles ou la Nasa et son fameux disque d’or à l’adresse de quelque vie extraterrestre… Le texte joint aux disques précise : « la volonté du donateur (…) est que ces boîtes soient ouvertes seulement au bout de 100 années afin d’apprendre aux hommes de cette époque quel était alors l’état des machines parlantes encore aujourd’hui presque à leurs débuts et quels progrès auront amélioré cette précieuse invention au cours d’un siècle (…) et quelle était la voix des principaux chanteurs de notre temps et quelle interprétation ils donnaient à quelques uns des morceaux les plus célèbres du répertoire lyrique et dramatique ».

5 ans plus tard, en 1912, l’opération est donc renouvelée, l’enthousiasme des premières fois en moins. Puis en 1917, on est en plein conflit mondial, le sol européen s’est lézardé de tranchées et gorgé de sang d’hommes morts au champ d’honneur. Les urnes dont on se préoccupe alors sont funéraires. 5 ans plus tard, en 1922, plus personne ne se souvient des urnes de l’opéra. Elles tombent dans l’oubli, pendant plus de 75 ans.

1989. La bibliothèque de l’opéra Garnier est en plein travaux de modernisation. On a besoin de place pour installer une armoire de climatisation. Cette place, on la trouve dans les sous-sols, où les plans indiquent un local vide et inutilisé, dans lequel personne n’a mis les pieds depuis belle lurette. Ce sera donc là. Mais, surprise, quand les portes s’ouvrent, on y découvre 5 marmites, dont deux éventrées… À part les lecteurs attentifs de Gaston Leroux, ils sont peu nombreux à avoir un vague souvenir d’une obscure histoire d’urnes enfouies…

De fil en aiguille, et en fouillant les archives et les journaux d’époque, on reconstruit l’histoire de ces urnes, en les confiant à la BnF pour ouverture en 2007. Mais celle-ci ne se fera pas dans le faste et la foule ayant accompagné leur fermeture. Car si les techniciens de 1907 avaient pensé à tout pour conserver au mieux les disques (seuls quelques-uns étaient brisés), ils ne connaissaient pas la haute toxicité de l’amiante… Résultat : pas d’ouverture publique.

La question qui, à n’en point douter, doit vous brûler les lèvres est : qu’y avait-il sur ces disques ? Y a-t-on découvert des trésors ? Malheureusement, le contenu n’est pas tout à fait à la hauteur de leur rocambolesque histoire. Les disques enfouis étaient édités par la Société française des gramophones, donc déjà inventoriés par le service du dépôt légal de la BnF, à l’exception de celui immortalisant le discours de Firmin Gémier. Désolé pour les fans d’incunables… L’urne enfouie en 1912 est alors conservée pour être jointe à un projet d’enfouissement voulu pour 2012 et regroupant tous les types de supports postérieurs au 78 tours répertoriés par le département du dépôt légal. Un engouement se fait jour autour du projet, un blog est créé, avec vote des lecteurs, listes de suggestions d’œuvres, et puis… malheur… entre en scène… la RGPP (Révision générale des politiques publiques) et sa rationalisation budgétaire… Le projet est abandonné, faute de financement… L’urne de 1912 est donc toujours fermée… Ceci dit, époque de l’obsolescence programmée oblige, il eût été probablement difficile de trouver un lecteur MP3 pouvant être en état de marche dans 100 ans…

Geekeries vintage

Bien que consacré aux objets d’enregistrement et de reproduction du son, cet article ne pouvait se terminer sans évoquer une partie de la collection qui rendrait fou d’envie tout adepte de jeux vidéo à l’ancienne, ceux qui préfèrent se remémorer leur tendre enfance sur des émulations de Space Invaders, Pong ou Duck Hunt pour tablettes ou smartphones plutôt que de jouer au gangster Carjacker dans les rues de Los Santos sur l’écran géant du salon. Car oui, le dépôt légal recense aussi, depuis 1992, tous les jeux vidéo édités. La collection Charles Cros a ainsi récemment été augmentée d’une superbe collection de consoles de jeux, consacrant, s’il était encore besoin, la valeur patrimoniale du jeu vidéo comme objet de culture. Comme le prophétise Xavier Loyant, « si le cinéma a été, selon l’expression consacrée, le média du XXe siècle, le jeu vidéo sera probablement l’un de ceux du XXIe siècle ». Et dans les deux, la musique y a joué, y joue et y jouera un rôle de premier plan. D’ailleurs, la rencontre entre musique et jeux vidéo, c’est le sujet que nous aborderons le mois prochain. Avec une conférence à venir dans la deuxième quinzaine de novembre, coorganisée avec le Mila, Paris Mix, en partenariat avec Capital Games…


Dossier réalisé par Romain Bigay
Photos de Mathias Milliard

La collection Charles Cros en images :

Portfolio

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Une collection constituée par vagues…technologiques

L’histoire de la collection Charles Cros se confond avec celle du dépôt légal. Témoignage de la diversité de ce dernier ainsi que d’une histoire des techniques d’enregistrement et de lecture, son objectif n’est pas de maintenir en état de marche les appareils. Ce n’est pas un conservatoire, et aujourd’hui, tous les documents de la BnF sont numérisés. Mais comme le rappelle Xavier Loyant, responsable de la collection, « en salle de lecture, les chercheurs n’imaginent pas forcément que certains documents qu’ils consultent ont été enregistrés et écoutés sur des appareils entièrement mécaniques qu’il fallait démonter, transporter et remonter sur place et qui ne fonctionnaient que par la force d’un contrepoids pour entraîner la rotation du cylindre. »

Elle trouve son origine en 1911, avec la création, en Sorbonne, par le linguiste Ferdinand Brunot et en partenariat avec Pathé, des Archives de la parole, inspirées des Phonogram Archiv créées à Berlin et à Vienne à la fin du siècle précédent. La motivation initiale est ethnographique : il s’agit de collecter des témoignages oraux dans les régions françaises et dans les colonies, pour garder des traces des cultures traditionnelles dont on sent déjà qu’elles sont menacées. De même, l’époque est à l’enthousiasme pour les progrès techniques. Alors que Nadar immortalise en image le portrait de ses contemporains illustres, apparaît à la fin du dix-neuvième siècle l’idée similaire de constituer des panthéons sonores d’hommes célèbres. Dès cette époque, il y a donc nécessité de conserver, conjointement aux archives elles-mêmes, les appareils d’enregistrement et de lecture. Mais c’est là une dimension purement pratique, il n’est pas question de patrimonialisation.

Par la suite, l’industrie discographique prenant son essor, le législateur va faire entrer en 1928 les phonogrammes dans le champ du dépôt légal. En 1938 est créée l’institution qui aura la charge de la collecte, de la conservation et de la communication du dépôt légal : la Phonothèque nationale. Celle-ci va rapidement fusionner avec ce qui restait des Archives de la parole et du geste, devenues le Musée de la parole et du geste.

Le son… puis l’image

Il faut attendre ensuite 1975 pour voir la vidéo entrer dans le champ du dépôt légal. La Phonothèque nationale est intégrée à la Bibliothèque nationale, et devient le département de la phonothèque et de l’audiovisuel. C’est à ce moment qu’est promulguée la loi sur le dépôt légal multimédia, entendu au sens de multisupport. Il s’agit alors principalement de capter le matériel pédagogique (méthodes de langue composées de livres, fascicules et k7 audio ou disques vinyles). Enfin, en 1992, le législateur décide de faire entrer dans le champ du dépôt légal les documents électroniques (logiciels, jeux vidéo…).

Conjointement au besoin de disposer d’appareils de lecture des documents, la Phonothèque nationale a entrepris dans les années 1950-1960, de constituer un petit musée de l’histoire du son et des techniques sonores d’enregistrement. Elle s’est donc lancée dans une politique d’acquisition d’appareils anciens. Aujourd’hui, la collection s’agrandit au gré des acquisitions et des dons.

Du stockage à l’exposition ?

Pendant de nombreuses années, la collection est restée à l’état de stockage en magasin, malgré un projet de musée dans les années 1980. C’est en 2006 seulement, avec le transfert de la collection dans une réserve visitable, que celle-ci est devenue accessible aux chercheurs sur demande. Bien que présentant des vitrines thématiques ou chronologiques remise à jour en 2012, elle ne bénéficie pas d’un dispositif scénographique spécifique. Aujourd’hui, outre les quelques sollicitations de prêt pour des expositions extérieures, les opportunités d’admirer les trésors de la collection sont rares. Encore pour longtemps ?


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