BNF : ENTRETIENS AUTOUR DE L’EDITION PHONOGRAPHIQUE
Les aventuriers du disque

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Publié le mercredi 1er juillet 2015

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Celluloid, Cream records, Crash disques, Nato, ou encore Saravah, Disjoncta, Futura records ou Playasound… Qui connaît l’histoire de ces labels et de leurs créateurs ? Depuis près d’un an, le service du dépôt légal des phonogrammes de la BNF mène des entretiens autour de l’édition phonographique indépendante, pour poser les premières pierres d’une histoire, enfin reconnue, qui démarre à la fin des années 60, et se poursuit aujourd’hui.

France, fin des années 60. La "révolution" de mai vient à peine de se refermer. Si sa traduction ne s’est pas faite en termes politiques, l’ouverture culturelle qu’elle a amenée fait apparaître dans son sillon contestataire et revendicatif des musiques nouvelles. Le monde s’ouvre, et le free jazz, les musiques improvisées, le rock psychédélique et progressif, les musiques venues d’Afrique ou d’Amérique latine débarquent dans l’hexagone.

Une période d’effervescence, "où tout est possible", qui est aussi le point de départ de la création de nombreux labels, pour répondre aux besoins (et aux envies !) de production et de diffusion de ces musiques nouvelles. Les majors françaises d’alors, Vogue et Barclay, s’intéressent peu à ces musiques, même si quelques expériences sont menées, avec des signatures de groupes de rock. Des passionnés vont donc s’engouffrer dans la brèche, et commencer à écrire l’histoire de l’édition phonographique indépendante française. Comme l’explique Jean-Rodolphe Zanzotto, chargé de relation du dépôt légal des documents sonores à la BNF, et à l’initiative du projet avec son ex collègue Chloé Cottour, « il y a un besoin de structures pour toutes ces musiques, donc des personnes y vont, se lancent. Ce sont de véritables aventuriers du disque ». Plus tard, ces pionniers seront imités par d’autres, avec le punk rock ou les nouveaux artistes de la chanson française, aux textes plus engagés ou décalés.

Derrière ces labels, ces artistes, il y a des hommes. Le rock progressif avec Thélème et Laurent Thibaut, le free jazz avec Gérard Terronès et Jean Karakos, les musiques du monde avec Buda musique de Gilles Fruchaux. Ils seront suivis par New Rose de Patrick Mathé, Skydog de Marc Zermati, Réflexes, puis Closer au Havre et Danceteria à Lille (pas -encore ?- interviewés par la BNF. C’est aussi une des vertus de ces entretiens : on se prend au jeu d’imaginer qui l’on verrait bien pour compléter !), qui reprennent cet esprit et cette conception contestataire de la musique, faisant le lien avec Boucherie, Bondage records puis Crash disques de Marsu pour le punk rock, et Atmosphériques de Marc Thonon, dans la deuxième partie des années 90, pour ne citer qu’eux. Le choix du panel est empirique, mais répond à une cohérence chronologique : « on voulait brasser tous les genres musicaux. Il nous manque encore quelques esthétiques, comme les musiques électro ou le rap, qui sont plus récentes. Mais pour le rock, les musiques du monde, le jazz, notre panel est large et représentatif », détaille Jean-Rodolphe Zanzotto.

Leurs histoires sont plurielles, leurs parcours riches de rencontres et de détours. « Le seul point commun, c’est leur passion. Avant de faire du business, ils veulent faire de la musique. Ils veulent la servir, parfois parce qu’ils n’ont pas pu en faire eux-mêmes. Ce ne sont ni des gestionnaires, ni des administratifs. Ce qui les intéresse, ce n’est pas de savoir combien ils ont gagné, ils ne parlent pas de parts de marché. Ils parlent de tel album, de telle séance en studio… Cette philosophie n’a plus rien à voir avec ce que l’on observe à partir des années 90 où le business devient prépondérant », souligne Pierre Pichon, responsable du dépôt légal des phonogrammes à la BNF. Leurs contributions, pour certains, ne s’arrêtent pas à la production de disques. Ils sont partie prenante de nombreuses aventures liées. Ils organisent des réseaux de diffusion (via les MJC ou encore les cabarets bretons), créent des festivals, cherchent des dates, travaillent sur tous les aspects du développement de leurs artistes. Ce que l’on nomme aujourd’hui stratégies 360 est, dès l’origine, le quotidien de ces défricheurs.

A travers cette série de 17 entretiens, c’est cette grande aventure de l’édition phonographique indépendante en France que l’équipe du dépôt légal de la BNF nous fait découvrir. Par fragments, par touches, au fil de l’écoute, les liens se créent, dessinant les pièces éparses d’un puzzle qui s’étend de la fin des années 60 à aujourd’hui. « Nous avons fait le constat qu’il n’existe pas de trace de la parole des éditeurs phonographiques. On ne trouve que des articles de journaux, ou des interviews courtes, mais rien qui embrasse les carrières sur la durée et dans toute leur richesse, dans une perspective historique. Nous avons donc décidé de mener des entretiens longs, chronologiques, pour que les personnes puissent s’exprimer et digresser librement », souligne Jean-Rodolphe Zanzotto. Au détour de cette histoire qui se raconte, on découvre des moments d’anthologie, comme la création du festival d’Amougies, l’un des premiers grands festivals de musique pop européen, dans la veine de Woodstock. Il s’est déroulé du 24 au 28 octobre 1969 dans le village d’Amougies, en Belgique, après plusieurs arrêtés préfectoraux interdisant sa tenue aux Halles, à Vincennes puis à Saint-Cloud. Comme peu de monde connaît les artistes free jazz en Europe, Gérard Terronès et Gilbert Castro vont chercher les artistes pour les faire jouer devant le public. Qui découvrira, médusé, Ten Years After, Archie Shepp, The Nice, Art Ensemble of Chicago, Yes, Soft machine, Captain Beefheart ou surtout Pink Floyd et Franck Zappa, notamment pour une improvisation de plus de 20 minutes sur Interstellar Overdrive. Des histoires comme celle-ci, les entretiens réalisés en fourmillent.

Cette base est appelée à grossir encore, même si l’équipe ne se fixe pas d’exigence de volume. Une liste d’une quarantaine de noms potentiels est en attente. Le prochain à passer devant le micro sera Jean-Yves Labat de Rossi, fondateur d’Ad Vitam records. Mais aussi, à s’étoffer d’autres profils. « Au fil des entretiens, on se rend compte que certains métiers, incarnés par des personnes récurrentes, mériteraient aussi d’être traités. Par exemple les ingénieurs du son. Il y a quelques noms emblématiques qui reviennent systématiquement, et qui font le lien entre les personnes, les styles, les époques ». Ce qui, à la base, est une démarche personnelle, ponctuelle, empirique et subjective, est en train de changer d’échelle. Et rajoute une dimension supplémentaire au travail patrimonial indispensable mené par le dépôt légal. « On est au cœur de la vie éditoriale. Ces entretiens sont un prolongement naturel de notre travail quotidien, mais ce n’est pas non plus notre cœur d’activité. Notre cœur de métier, c’est la veille éditoriale et la prospection. Cette initiative a été très bien accueillie, par notre hiérarchie, par les professionnels et les universitaires », se félicite Pierre Pichon.

Les passerelles avec le monde universitaire et les revues spécialisées se mettent en place. Et nul doute que des organismes professionnels trouveront un intérêt à suivre le projet. Les premières pierres d’une histoire commune sont posées. Aux chercheurs, journalistes spécialisés, professionnels de la musique, amateurs ou simples curieux de s’en saisir. En commençant par se laisser bercer cet été, à la plage ou dans un hamac, par la voix de ces aventuriers du disque qui se racontent.


Les éditeurs phonographiques se racontent

13 éditeurs phonographiques reviennent, dans des entretiens longs, sur la création de leur(s) label(s), le choix de leur nom et de leur logo, l’élaboration des disques (les relations avec les musiciens, l’enregistrement en studio, les pochettes et livrets), les difficultés de la distribution et leur vision du disque aujourd’hui. Ils évoquent aussi leurs rencontres avec certains artistes, et livrent également des anecdotes cocasses et surprenantes.


Gilbert CASTRO

Figure emblématique de la diffusion des musiques du monde en France, Gilbert Castro co-fonde en 1979 le label Celluloïd(…)

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Gilles FRUCHAUX

Entré un peu par hasard dans le monde du disque, Gilles Fruchaux rejoint ensuite le distributeur Mélodie(…)

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Jean-Marie SALHANI

C’est en 1966 que Jean-Marie Salhani arrive en France. Il fonde le groupe Solitude en 1969 dans lequel il joue de la basse(…)

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MARSU

Manager des groupes Lucrate Milk puis des Béruriers noirs, Marsu s’occupe au sein du label Bondage, fondé en 1984(…)

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Jean KARAKOS

En 1960, suite à sa rencontre avec des musiciens cubains, Jean Karakos (Jean Georgakarakos) décide d’éditer son premier disque et créé le label Star success(…)

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Jean ROCHARD

Jean Rochard est né en 1957 à Chatenay-Villedieu dans la Sarthe. C’est dans la petite chapelle de cette commune qu’il organise à partir de 1977 le Festival(…)

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Richard PINHAS

Richard Pinhas, fortement influencé par le British blues, fait ses premières armes dès l’âge de 14 ans dans plusieurs formations rock(…)

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Pierre BAROUH

Pierre Barouh est un auteur-compositeur-interprète et producteur français né le 19 février 1934 à Paris 15e, célèbre pour son importante participation sur le film(…)

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Gérard TERRONÈS

Gérard Terronès s’intéresse très jeune au jazz qu’il découvre par la radio (La Voix de l’Amérique) puis par les clubs du quartier latin qu’il fréquente assidûment(…)

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Marc THONON

Originaire de Belgique, Marc Thonon arrive à Paris en 1989 afin de devenir directeur artistique chez Virgin France. Après un passage de trois ans chez Barclay, il fonde en 1996 Atmosphériques(…)

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Alain NORMAND

La société Sunset France est fondée en 1970 par le guitariste Claude Ciari. Elle est reprise en 1972 par Alain Normand qui travaillait depuis 1963 pour Pathé Marconi(…)

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Éric BASSET

Éric Basset se passionne très jeune pour la musique grâce à un grand-père organiste et écoute Edith Piaf, Richard Wagner ou encore Enrico Macias(…)

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Didier PETIT

Didier Petit est violoncelliste de jazz "free improvisation" et il est le fondateur en 1990 du label in situ autour de la musique de jazz improvisée(…)

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Romain Bigay

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