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1998

Au carrefour des mondes

In L’Officiel de la Musique, éd. IRMA, 1998 - Jean-François Dutertre

L’enceinte du Magic Mirrors, installé comme chaque année près du Palais des festivals, accueillait cette année, pour la première fois au Midem, une soirée de l’opération Talents dévolue au musiques traditionnelles. Le Trio Patrick Bouffard, venu du Bourbonnais, l’ensemble polyphonique niçois Corou de Berra et le chanteur basque Peio Serbielle ont inauguré cette nouvelle programmation destinée à promouvoir les artistes du secteur. Cette première marquait la reconnaissance officielle par les professionnels d’un genre musical en pleine essor. Elle permettait aussi d’attirer l’attention sur l’existence de réels talents parmi les interprètes des musiques du domaine français et de pallier le manque cruel d’exposition dont elles souffrent toujours.

En avril dernier, le groupe de presse Freeway et une pléiade de journalistes spécialisés rassemblés sous la houlette de Bouziane Daoudi, lançaient un nouveau magasine consacré aux musiques du monde, baptisé tout simplement World. Le premier numéro faisait la part belle à cette mode cubaine qui déferle aujourd’hui sur l’Europe. Presque à la même période BMG annonçait la création de son nouveau label, La World, et conviait, quelques temps après, les plus belles plumes de la presse parisienne à un voyage au fin fond de la Roumanie pour assister aux enregistrements du prochain disque d’Erik Marchand et du Taraf de Carensebes qui inaugure la collection.

Vitesse supérieur

Ces trois exemples illustrent l’accélération que les musiques du monde viennent de vivre en quelques mois. Alors que la presse spécialisée se développe, abordant aussi bien les musiques africaines ou latines que l’accordéon ou les percussions, les "majors" s’intéressent de plus en plus à ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la "world". On peut citer en vrac, parmi les artistes français, I Muvrini ou Les Yeux noirs chez Emi, Denez Prigent chez Rosebud (Barclay/Polygram), sans parler de Sony avec Dan ar Braz ou Ekova… Ce nouveau terme anglo-saxon traduit, au-delà des intérêts commerciaux qui gravitent autour de ce nouvel engouement du public, l’émergence d’un mouvement musical qui secoue aujourd’hui la société, analogue à celui que nous avons connu dans les années 70. Considérer qu’il ne relèverait que d’un simple phénomène de mode ou le résultat d’une pure stratégie de l’industrie musicale serait une grave erreur d’appréciation. Cette appétence du public et des artistes pour des formes musicales venues des quatre coins de la planète traduit l’éclatement des frontières artistiques et la mondialisation progressive de la culture. Il transporte tous les espoirs de rapprochement mais aussi tous les dangers de laminage de cultures indigènes parfois fragiles par le modèle occidental. Ce phénomène est à rapprocher du rétrécissement planétaire qu’opèrent la société de l’information et les facilités de communication. Ce sont bien les "musiques du paysage", reflet d’une société du voyage, comme l’avait pressenti les créateurs de l’Agence des musiques traditionnelles d’Auvergne, en sous-titrant ainsi leur structure régionale. Il n’en est pour témoignage que l’apparition de collections de disques gravitant autour du concept de voyage musical, où s’enchevêtrent musiques et ambiances sonores comme Escale de Playasound ou Echos, la dernière née de chez Rym/Buda, et que dirige Jacques Erwan.

Mélange tous azimuths

Ce mouvement brasse aussi bien les genres que les cultures. Le chanteur breton Denez Prigent, apôtre du chant a capella, a peaufiné pendant des mois dans un studio des Ardennes belges son nouvel album où les grandes envolées des gwerziou bretonnes reposent sur des nappes et des rythmiques de techno. Les musiques traditionnelles flirtent de plus en plus avec les musiques électroniques alors que s’épanouissent les groupes de folk-rock celtiques. Les liens qui ne cessent de se tisser entre musique traditionnelle et jazz nous valent quelques unes des plus belles surprises de ces derniers temps. Jusque là , la tendance demeurait essentiellement aux croisements entre solistes de jazz et chanteurs des traditions du domaine français : Annie Ebrel avec Ricardo del Fra, Yann Faà±ch Kemener avec Didier Squiban. Elle se poursuit avec les rencontres de Michel Marre et de la cobla Mill-Lenaria ou d’Erik Marchand avec le trompettiste Paolo Fresu. Ces mélanges abordent maintenant des rivages lointains. Ainsi, Jean-Marc Padovani tente l’aventure passionnante d’un rapprochement subtil entre jazz et musique traditionnelle cambodgienne. L’orchestre mohori,de l’Université Royale des Beaux-Arts et du Théâtre national de Phnom-Penh se mêle à cinq jazzmen français pour une entreprise qui jette un pont culturel entre la musique millénaire des Khmers et le jazz français.

Coup de tonnerre

Cette vision idyllique ne saurait masquer le séisme qui a ébranlé le monde des musiques traditionnelles à la suite des dernières élections régionales. Subitement, ces musiques sont devenues l’objet d’un enjeu politique. Les acteurs des musiques traditionnelles se sont mobilisés pour affirmer clairement leur opposition à toute pensée xénophobe et à tout repli identitaire. "Les Musiques de France résistent à la récupération nationaliste" pouvait titrer Le Monde en tête de la page culture traitant de la semaine des "Musiques d’En France" organisée en février par la Cité de la musique. Et dans une région particulièrement exposée, on a pu voir s’organiser une manifestation "rasta" de joueurs de galoubet-tambourin emmenée par le très charismatique Miqueu Montanaro, exprimant en musique leur solidarité avec toutes les cultures et les communautés présentes en Provence. Il n’en demeure pas moins que l’onde de choc mettra du temps à se résorber et que la plus stricte vigilance s’impose plus que jamais.

L’Europe en chantier

Deux événements internationaux ont apporté, chacun à leur manière, une réponse à ces tentations délétères. Tout d’abord la présence du Womex à Marseille où les professionnels de toute l’Europe et de bien au-delà , se rassemblèrent pour un salon à l’ambiance chaleureuse, a confirmé que ce rendez-vous est devenu aujourd’hui un événement incontournable des musiques du monde. Ensuite, organisée par la FAMDT, en collaboration avec trois autres partenaires européennes, Perpignan a reçu les Assises européennes des musiques et danses traditionnelles. Près de 300 participants, représentant plus de quinze pays européens, ont pu échanger leurs expériences, apprendre à se connaître et envisager ensemble plusieurs axes de collaboration. Ces assises ont permis de jeter les fondements d’un futur réseau européen. Elles furent aussi l’occasion d’affirmer la volonté des principales organisations européennes de refuser l’enfermement dans la problématique identitaire. Ainsi que l’écrivait le bureau de la FAMDT dans un éditorial collectif : "Pas plus que le vent ou les oiseaux, les frontières, de plus en plus imaginaires, n’arrêtent ces musiques. Méditerranéennes, celtiques, nordiques, slaves, alpines ou balkaniques, elles voyagent d’une rive à l’autre de nos multiples identités européennes, dans un réseau de parentés proches ou lointaines qui nous relient aussi à nos voisins d’Afrique ou d’Orient."

Jean-François Dutertre

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