Au SeaNaps, les siestes et la monnaie seront électroniques

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Publié le mercredi 8 mars 2017

Spectacle

Les technologies de blockchain peuvent-elle révolutionner l’économie des festivals, et la rendre plus participative et distributive ? C’est ce que projette d’expérimenter le SeaNaps à Leipzig en septembre prochain.

Le festival SeaNaps, qui se déroulera au mois de septembre prochain à Leipzig, en Allemagne, est une déclinaison des Siestes électroniques nées à Toulouse. « Leur équipe va assurer la moitié de la programmation artistique et on retrouvera de nombreux aspects distinctifs de leur festival dans le notre » confie Maxime Faget [1], un Français expatrié à Leipzig, qui a créé l’association Habeatus, à l’origine du projet.

Gratuites, diurnes, et organisées en plein air au cœur de l’espace urbain, envahissant le plus souvent ses jardins publics, les Siestes électroniques occupent une place particulière dans le paysage festivalier français. Grâce à elles, « les musiques électroniques ont fait de la sieste leur meilleur avocat […]. Ainsi débarrassées de leur zone d’ombre, elles sont devenues respectables. Écoutables pour tout un public, étonné de découvrir qu’il existait des branches apaisantes » écrivait Le Monde en juillet 2006. Cette année, les Siestes fêteront leur seizième anniversaire à Toulouse, mais aussi leur septième édition à Paris. Et elles s’expatrieront à Leipzig, Milan et Conakry. En septembre dernier, elles avaient fait une incartade à Séoul, en Corée du Sud. Au total, une quinzaine d’éditions internationales ont déjà eu lieu.

Crypto-monnaie et connection blockchain

A Leipzig, la musique ne sera pas la seule composante électronique du festival SeaNaps. « En parallèle à notre proposition artistique, nous voulons expérimenter concrètement les opportunités offertes par la technologie de blockchain dans le domaine de l’innovation culturelle » annonce Maxime Faget. Tous les échanges marchands qui auront lieu dans le cadre du festival se feront de préférence avec une crypto-monnaie [2] créée pour l’occasion — le LIP — indexée sur l’euro afin d’éviter toute fluctuation intempestive.

« Les festivaliers se verront remettre des bracelets avec une puce RFID incorporée », explique t-il. Ces bracelets seront mis à disposition gratuitement dans tous les points de vente, où ils pourront être rechargés et servir à payer. Les vendeurs, de leur côté, utiliseront un smartphone supportant le protocole de communication sans fil NFC (Near Field Communication) pour encaisser le paiement des consommations et recharger le bracelet des festivaliers grâce à une application créée pour cet usage. « Nous utiliserons un réseau Wifi local relié à Internet, précise Maxime Faget, afin que les périphériques connectés des vendeurs puissent travailler en temps réel sans être ralentis par le trafic que génère la foule. »
« Une fois activée, ce qui ne nécessite pas que l’utilisateur s’enregistre, la puce RFID se voit associée une adresse de portefeuille, ou wallet, connectée à la blockchain publique Ethereum, sur laquelle il est possible de charger ou décharger des sommes de monnaie cryptée » poursuit-il. Chaque transaction en monnaie LIP effectuée sur le lieu du festival, ou auprès de ses partenaires marchands en ville (cinémas, bars, épiceries bio, etc.), sera enregistrée sur cette blockchain.

Equité et répartition vers les différents contributeurs

« L´utilisation de la blockhain est ici pensée comme un moyen d’améliorer les possibilités de paiement des artistes lors d’événements live et de sensibiliser les festivaliers à l´impact que leur mode de consommation peut avoir, à la fois sur la rétribution des artistes qu´ils supportent, mais aussi, dans notre cas, comme soutien à l´économie locale entourant l´événement » confie Maxime Faget.

A chaque transaction - lors de l´achat d´une boisson, par exemple -, un smart-contract, ou contrat auto-certifié s’exécutant automatiquement sur la blockchain publique Ethereum, activera une clef de répartition précédemment agréée par l’ensemble des contributeurs du festival. « Une part de chaque transaction sera ainsi instantanément et publiquement dirigée vers les différents portefeuilles associés. Nous souhaitons implémenter un smart-contract pour l’ensemble des transactions, spécifiant par exemple que 70 % de la somme revient au vendeur, 10 % aux artistes qui se produisent ce jour là, 5 % au personnel de sécurité, 5 % à celui qui s’occupe de l’hygiène et de la propreté, 5% pour couvrir divers coûts de matériel ou de communication, et enfin 5% à une association culturelle locale » poursuit Maxime Faget.
L’objectif est de formaliser les accords et les contrats entre tous les partenaires en amont, de les rendre transparents, équitables pour tous, et non discutables. Ce ne sera pas la seule source de revenus des artistes, qui bénéficieront par ailleurs d’un contrat indépendant de la vente de produits pendant le festival. Mais via ce procédé, leur impact sur l´affluence et sur les bénéfices du festival et de ses partenaires sera reconnu.

Questionnements et expérimentation

« Pour beaucoup de festivals gratuits, l’essentiel des revenus, hormis les subventions et le sponsoring, provient de la vente de boissons. Mais dans la chaîne de transaction, des paiements entre partenaires aux commissions prélevées, essentiellement par des établissements bancaires et financiers, l’artiste est souvent le dernier et le moins bien payé ». Utiliser une blockchain offre à l’équipe l’opportunité de tester comment des smart-contracts peuvent remettre en cause ce système établi. « Nous voulons questionner la manière dont le système économique culturel considère le travail de l’artiste », conclut le jeune Français.

Le projet soulève de nombreuses questions. Comment sécuriser le système contre le vol de bracelets ou de smartphones des vendeurs ? Pourra t-on malgré tout payer ses consommations en euros sonnants et trébuchants ? Qui sera autorisé à émettre des LIP ? Avec quel algorithme ? Les coûts techniques ne sont-ils pas rédhibitoires ? Maxime Faget apporte déjà quelques réponses. « Sur la blockchain publique Ethereum, le coût d’une transaction (aussi appelé « gaz » dans ce contexte) équivaut à un demi centime. Il faudrait donc effectuer 10 000 transactions pour arriver à un coût de 50 euros » confie t-il. C’est très inférieur au coût des transactions par carte bancaire, même si chaque achat générera plusieurs transactions sur la blockchain, et presque indolore. Et hormis les bracelets RFID, qui ne feront pas leur apparition pour la première fois sur un festival, les besoins en équipement sont minimes.
Pour le reste, le propos est justement d’expérimenter. « Il y a des questions auxquelles nous n’avons pas encore pensé. C’est pourquoi nous voulons que le processus de développement reste aussi ouvert que possible aux contributions, même s’il s’agit d’exprimer son scepticisme ». Les critiques ouvertes entraîneront toujours des améliorations, en termes d’efficience, d’équité et d’éthique.

Recherche et ancrage local

Au delà des partenaires privés et institutionnels qui soutiennent l’événement, Habeatus recherche la contribution et le soutien de partenaires techniques comme le SubLab (un fablab et un hacker space de Leipzig), l’association européenne Aerternam (qui travaille au développement d´applications de blockchain autour d’une charte des droits numériques fondamentaux), le Grassi Museum (Musée ethnographique de la ville qui accueillera une partie des concerts et laissera sa collection audio à la curiosité des artistes programmés) ainsi que plusieurs associations et festivals locaux.

L’objectif du projet SeaNaps est également d’avoir un impact mesurable sur l’économie locale. La crypto-monnaie LIP aura une durée de vie de cinq jours, soit deux de plus que celle du festival, afin que le public, qui trouvera facilement de bonnes raisons de s’attarder un peu plus à Leipzig, puisse dépenser le solde de son wallet dans la ville. Pendant les cinq jours, des boutiques, des commerces, des cinémas, des musées ou des salles de concert, qui s’associent à l’esprit équitable de cette expérimentation, proposeront le paiement en LIP.
« Les smart-contracts à l’œuvre seront alors un peu différents, commente Maxime Faget, moins axés sur la rétribution des artistes et beaucoup plus sur le financement d’associations locales dont les noms seront communiqués en amont. » De quoi impliquer directement les acteurs locaux. Et offrir l’opportunité aux festivaliers de participer plus avant au processus de redistribution équitable mis en œuvre. « Bien sûr, ce ne sera pas le seul moyen de récupérer l’argent restant sur son bracelet », précise t-il. Des stands dédiés sur le festival, et un site web actif pendant un mois après sa clôture, permettront de se faire rembourser.

Philippe Astor

POUR ALLER PLUS LOIN :

- Blockchain et spectacle vivant (focus nov. 2016)
- La billetterie du futur (focus mai 2015)

[1] Maxime Faget était stagiaire à l’Irma en 2014

[2] Maxime Faget préfère parler de « shadow monnaie » ou monnaie locale complémentaire plutôt que crypto-monnaie