Artistes 2020 : les contributeurs en parlent

Publié le lundi 5 octobre 2009

Interviews

Dix contributeurs au livre Artistes 2020 nous livrent ce qui a motivé leur plûme et les enjeux qui font sens pour l’artiste de demain (J. Audouze, F. Benhamou, J.R. Bisaillon, CharlElie, M. Dagnaud, J.-M. Djian, P.-M. Menger, M. Mirandon, F. Ribac, P. Sauvageot). Jean Pelletier, directeur des relations extérieures de l’Adami, conclut ces interviews par une mise en perspective de ce que sera l’atelier consacré à ce sujet en décembre, lors des Rencontres européennes des artistes.


Jean Audouze

Jean Audouze est astrophysicien.
Directeur de recherche au CNRS, il a reçu le prix Kalinga, décerné par l’Unesco, pour ses activités dans le domaine de la diffusion des sciences auprès du public. Maître de conférences à l’IEP de Paris, il a participé à l’exposition « L’âge d’or de la science arabe » à l’Institut du monde arabe. Il est président du comité scientifique du salon européen de la recherche et de l’innovation.
Jean Audouze s’intéresse beaucoup aux relations entre science et culture. Il a été président du Parc et de la Grande Halle de la Villette, et directeur du Palais de la découverte.

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
J’ai participé à la rédaction de cet ouvrage parce que je pense profondément que les scientifiques et les artistes occupent une place très voisine dans la cité. Nous développons cette thèse, Jean - Claude Carrière, Michel Cassé et moi au début de notre ouvrage commun intitulé "Conversations sur l’Invisible". Artistes et Scientifiques travaillent avec leur imaginaire et exercent des fonctions de création qui profitent à  l’ensemble de leurs contemporains : on a besoin de la parole du poète pour résoudre les questions apparemment rationnelles. L’aide et le soutien que le reste de la société doit leur apporter sont très souvent des "variables d’ajustement" qui varie trop souvent au gré de l’époque.

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Disposant comme tous les autres contributeurs d’une place réduite pour m’exprimer, j’ai choisi de m’intéresser au soutien de la démarche artistique. Je propose que les décideurs en cette matière s’inspirent des modèles qui prévalent dans le domaine de la recherche scientifique : le CNRS dont on célèbre cette année le 70ème anniversaire permet à la recherche française d’occuper l’un des tous premiers rangs dans la compétition internationale. La création d’une institution de même type qui concernerait la démarche et la production artistique pourrait connaître un succès tout à fait comparable.


Françoise Benhamou

Économiste, spécialiste de la culture et des médias, Françoise Benhamou est professeur à l’université Paris 13«  ; elle enseigne aussi dans différentes universités françaises et étrangères, ainsi qu’à l’Institut national du patrimoine.
Membre du conseil scientifique de l’Institut national du patrimoine, du comité consultatif des programmes d’Arte, du Cercle des économistes, elle est également chroniqueuse pour l’émission Masse critique sur France Culture. Elle est notamment l’auteur de L’Économie de la culture (6e édition, 2008), L’Économie du star-system (2002) ou Les Dérèglements de l’exception culturelle (2006).

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
J’éprouve toujours une méfiance pour les sujets prospectifs car la probabilité de se tromper est assez élevée. En même temps, je trouve que la question posée conduit à dire beaucoup de choses, non seulement d’un éventuel futur, mais surtout du présent. La manière dont on imagine l’avenir est riche d’enseignements sur la perception que l’on peut avoir de l’artiste aujourd’hui. Je trouve l’approche intéressante de ce point de vue.
De par un certain nombre de travaux que j’ai pu mener en matière de recherche, mais également par mon observation de « citoyenne », j’ai vraiment le sentiment que nous sommes à la croisée des chemins. Ce que l’on appelait hier, et que l’on appelle encore aujourd’hui un « artiste » ne sera pas nécessairement la même chose dans quelques années. Je trouvais donc assez intéressant de réfléchir un peu à ce basculement, quitte à avancer des hypothèses et des conjectures. Nous verrons bien par la suite ce que seront les événements.

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Mon propos se décline en deux points. D’abord le numérique ne change pas que le mode d’expression ou de distribution des œuvres. Il va beaucoup plus loin et modifie jusqu’au statut et l’identité de l’artiste, d’où le titre de l’article que je propose (NDLR : "Portrait de l’artiste en mode numérique"). Dès lors qu’on évoque ce sujet, on repense la place de l’artiste dans la société, à la manière dont il est perçu, dont ses œuvres sont comprises, notamment dans ce rapport nouveau aux œuvres que le « consommateur » peut se réapproprier, déformer et réécrire grâce au numérique.
Ensuite, le numérique change également les devoirs de la société vis-à -vis de l’artiste. Cela se traduit entre autres par des questions de droit : qu’est-ce que le droit d’auteur dans un monde numérique ? Il ne peut être une simple transposition du droit d’auteur tel que nous le connaissons. On le voit bien d’ailleurs avec les débats sur Hadopi. Plus généralement, cette réflexion interroge l’accompagnement de la vie de l’artiste, par exemple à travers l’intermittence qui ne va pas nécessairement disparaître mais qui doit en revanche se transformer.
Il me semble que nous sommes dans un univers qui va se fragmenter, se recomposer, et dans lequel l’artiste continuera à jouer un rôle fondamental mais qui ne sera plus du tout le même qu’aujourd’hui. Pour paraphraser un poème célèbre : "Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre".


Jean-Robert Bisaillon

Auteur-compositeur et interprète, Jean-Robert Bisaillon est bien connu au Québec pour son groupe FrenchB, mais aussi pour y avoir créé la Sopref (Société pour la promotion de la relève musicale de l’espace francophone). Aujourd’hui gérant d’artistes et consultant en approches numériques appliquées à la mise en marché musicale, il a fondé Iconoclaste musique et intervient dans de nombreuses formations. Secrétaire de la fondation Musicaction, il a également été éditorialiste et chroniqueur pour Bandeapart.fm, la plateforme de découverte musicale développée par Radio-Canada.

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
L’économie de l’industrie de l’enregistrement sonore traverse une crise structurelle qui a des répercussions dramatiques sur les conditions socio-économiques des artistes. Il est impératif que les sociétés civiles révisent leurs modes d’intervention. Le passage d’une industrie de biens à une industrie de services modifie complètement les flux monétaires sectoriels. Les droits consentis aux artistes devront être regagnés par la lutte, l’engagement et la négociation.

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Les sociétés civiles doivent prendre le leadership et assumer le rôle qui leur revient dans la définition et l’administration des bases de données mondiales qui détermineront les rémunérations futures aux ayants droit, leurs membres. Ne pas se transformer n’est plus une option.


CharlElie

Musicien, compositeur, chanteur et poète, autant qu’artiste visuel (photographe, peintre et sculpteur), CharlElie se rattache au mouvement « multste » des artistes pluridisciplinaires.
En 1981, il est le premier artiste français signé sur le label anglo-américain Island Records et enregistre l’album Poèmes Rock où on trouve Comme un avion sans ailes.
Récompensé par de nombreux prix dont celui de l’Académie Charles Cros, CharlElie est l’auteur d’une quinzaine de musiques de films (BO de Tchao Pantin). Il a publié une vingtaine d’ouvrages de réflexions, et écrits divers, mais aussi des livres de dessins et de photos. CharlElie a participé à de nombreuses expositions et biennales, et a exposé ses peintures, photos et photo-grafs, en Europe (France, Belgique, Suisse).
Installé aux États-Unis depuis 2004, il vit et travaille à New York.

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
Parce que les artistes eux-mêmes sont les mieux placés pour essayer de formaliser ce mystère qui les fait vibrer plus.
Ma vie toute entière est dévouée à l’ART depuis toujours, qu’il soit fait de mots, d’image ou de musique.
C’est l’ART qui me porte et me transporte.
Je m’efforce de ne rien attendre de personne.
Quand on arrive à cette sagesse alors on peut se dire que tout ce qui m’arrive est un "cadeau du ciel".

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Souvent confondus les uns avec les autres, j’insiste entre autres sur la différence qui sépare les gens intéressés par un travail dont l’approche se veut plus axée sur la forme (qu’on appelle les artisans), et les chercheurs (artistes) qui créent ex nihilo en se posant des questions sur le fond, sur les causes. Je tente de mettre en évidence (mais sans créer d’échelle de valeur) ceux du "QUOI" et ceux du "COMMENT".


Monique Dagnaud

Monique Dagnaud est directrice de recherche CNRS à l’Institut Marcel Mauss (CNRS « EHESS). Elle enseigne à l’École des hautes études en sciences sociales. Elle a été membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel de 1991 à 1999.
Depuis de nombreuses années ses recherches portent sur les médias : télévision publique, analyses des politiques publiques autour de l’exception culturelle, travaux sur les thèmes « médias et violence », « enfants et publicité », « univers professionnel » (programmateurs, patrons de chaînes, producteurs).
Récemment ses recherches sur les industries culturelles se sont orientées vers l’exception indienne.

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
Sociologue, spécialiste des industries culturelles et de la régulation des médias, je suis, par mes recherches, interpellée par l’évolution du statut des métiers intellectuels, et plus particulièrement celui des artistes, dans la société numérique. En offrant à chacun (amateur, semi-professionnel, artiste débutant ou consacré) un espace pour s’exprimer, pour faire valoir ses talents, le web abolit théoriquement les barrières qui permettent d’atteindre et d’émouvoir un public. Cette « démocratisation » de l’acte artistique engendre des espoirs, suscite des vocations, et débouchera vraisemblablement sur pas mal de déceptions. Surtout, elle transforme substantiellement l’économie des industries culturelle. Donc au final, le web secoue la place de l’artiste et de l’intellectuel. Mener une réflexion prospective sur ce sujet est donc particulièrement opportun.

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Par cinq petites scènes, j’avance cinq idées :
- la globalisation et la vitesse de la communication intensifient le star system
- l’aspiration à embrasser une carrière artistique concerne de plus en plus d’individus
- la régulation des industries culturelles devient une course sans fin des pouvoirs publics
- qu’est-ce qu’être artiste si tout le monde peut s’autoproclamer comme tel ?
- peut-on imaginer un bouclier artistique « reversement à une caisse commune des émoluments des stars au-delà d’un certain niveau de revenus ?
En résumé : demain existera-t-il une place pour les artistes entre les méga stars et les amateurs ?


Jean-Michel Djian

Journaliste et universitaire, ancien rédacteur en chef du Monde de l’Éducation, Jean-Michel Djian est l’auteur de nombreux ouvrages, tels que La Politique culturelle, la fin d’un mythe (2005), Aux Arts citoyens«  ! (2008) ou Léopold Sédar Senghor, genèse d’un imaginaire francophone (2006).
Fondateur, dans les années 1980, de l’agence européenne des jeunes créateurs Eurocréation, il a également été à l’initiative, plus récemment, de l’ouverture de l’université ouverte des 5 continents à Tombouctou. Il dirige à Paris 8 le master Coopération artistique internationale à l’URF Arts, esthétique et philosophie.

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
D’abord, il n’est pas si fréquent de voir des institutions culturelles se préoccuper de prospective dans ce métier. Ensuite, c’est d’imaginer que modestement ces contributions aideront la profession et le public à mieux se comprendre, et à mieux se préparer à de grands changements dans les années qui viennent !

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Tenter de faire entendre que les artistes sont le meilleur rempart à la standardisation du monde, au formatage qui sournoisement nous gouverne. En pariant sur les artistes de demain, nous sommes certains de protéger d’une manière ou d’une autre notre liberté de penser, et tout simplement notre liberté et celle de nos enfants. Mais est-on si sûr que cette évidence-là soit la chose du monde la mieux partagée ? Rien n’est moins sûr. Vigilance donc.


Pierre-Michel Menger

Pierre-Michel Menger est directeur de recherche au CNRS et enseigne la sociologie du travail et des arts à l’EHESS.
Agrégé de philosophie, docteur en sociologie, il a publié de nombreux ouvrages, dont Le Paradoxe du musicien, Portrait de l’artiste en travailleur « Métamorphose du capitalisme, Profession artiste - Extension du domaine de la création, La Profession de comédien, Les Intermittents du spectacle « Sociologie d’une exception.

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
J’ai répondu à la sollicitation de Gilles Castagnac, car je voulais prolonger les analyses que contient le livre que j’ai publié en avril 2009, Le Travail créateur. S’accomplir dans l’incertain (Gallimard/Seuil). Mais en adoptant un style assez différent, celui d’un exercice de prospective. Qu’advient-il de l’artiste et de l’œuvre à mesure que la révolution numérique modifie les pratiques de création, les mécanismes de diffusion, le fonctionnement de la propriété littéraire et la rémunération du travail artistique ? L’analyse rétrospective des changements observés est un travail nécessaire mais qui se transforme souvent en "rétrodiction" confortable (une sorte de prédiction à l’envers gouvernée par la syntaxe du "il était logique que telle évolution advienne"). La prospective prend ses risques, et conduit, pour être crédible, à proposer des scénarios ou des questions qui dessinent plusieurs avenirs possibles.

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
L’argument principal concerne les changements dans l’activité et la carrière des artistes. Les carrières artistiques dans le monde prénumérique avaient un profil caractéristique - beaucoup de candidats au succès, une cotation de la qualité artistique à travers d’incessantes comparaisons relatives, des différences de talent impossibles à déterminer autrement que par des classements relatifs, mais une amplification des écarts de reconnaissance, de notoriété et de gains qui est hors de proportion avec les écarts de qualité perceptible, et des inégalités caractéristiques qu’on décrit par la loi de Pareto (20% des artistes raflent 80% de la mise). Qu’advient-il dans un monde numérique ? La compétition sera-t-elle moins vive, les carrières seront-elles plus ancrées dans une écologie de création qui met les artistes en relation directe avec des communautés de publics dans un monde en archipels (les niches du marché) ? Ou bien les technologies vont-elles amplifier la compétition, en augmentant la fréquence des comparaisons incessantes et l’information disponible sur la multitude des artistes et des œuvres accessibles à coût réduit ? Le questionnement atteint progressivement le cœur du système : la nature même de l’œuvre d’art.


Michel Mirandon

Michel Mirandon a longtemps travaillé au Commissariat général du Plan. Après diverses commissions sur les questions urbaines et sociales, il y a animé une réflexion prospective sur Le Rôle de l’État vis-à -vis de l’économie de la création et du travail artistique (groupe Orfeo, 2003-2005). Juriste-urbaniste, ancien journaliste, saxophoniste, Michel Mirandon, aujourd’hui retraité, se consacre à l’art de l’écriture.
Les travaux du groupe Orfeo ont été repris dans les journées « Travail artistique et économie de la création : protection, valorisation, régulation », ministère de la Culture et de la Communication (département des études, de la prospective et des statistiques), La Documentation française, 2008.

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
Ancien saxophoniste de jazz, je me suis efforcé au fil du temps de recycer mon potentiel de créativité : dans le droit, hier, et dans l’écriture de nouvelles, aujourd’hui. A l’été 2003, alors que le mouvement des intermittents du spectacle battait son plein, le philosophe Alain Etchegoyen, décédé en 2007, dont le gouvernement de l’époque avait fait son Commissaire au Plan, m’avait invité à conduire une réflexion prospective sur « le rôle de l’Etat vis-à -vis de l’économie de la création et du travail artistique ».
En clair, il s’agissait de mettre à plat la question du « statut » des artistes, plus large que celle du « régime » de l’intermittence ; ce qui impliquait de la replacer dans le double contexte des mutations du travail et de son organisation, d’une part, des évolutions des activités artistiques, de leurs filières et de leurs acteurs, d’autre part.
Pour embrasser une aussi large perspective, un groupe de travail - baptisé Orfeo, clin d’œil au statut fragile de l’artiste - a réuni artistes de toutes disciplines, acteurs culturels de tous horizons et experts (juristes, sociologues, économistes). Tous ses membres, certains célèbres, d’autres moins connus du public, se sont fortement impliqués, de 2003 à 2005, dans cette expertise collective, esquissant une vision transversale, sinon commune : en soi, c’était une première, très encourageante pour l’avenir. L’Adami et l’Irma « et, à travers ces deux institutions, nombre de réseaux d’acteurs concernés - ont d’ailleurs été étroitement associés à ces travaux.
Les principales hypothèses et pistes de travail que nous avions ouvertes et explorées ont été, par la suite, approfondies par le département des études, de la prospective et des statistiques (Deps) du ministère de la Culture et de la Communication. Ces diverses analyses ont fait l’objet de publications partielles. Mais celles-ci, outre qu’elles s’adressent à un cercle trop restreint de lecteurs « c’est un peu la loi du genre « ne sont pas toujours d’accès facile, pour qui n’est pas un spécialiste des questions économiques ou des affaires sociales.

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Or, il est essentiel de mettre en débat des propositions sur des thèmes essentiels à l’avenir de l’humanité, comme ici celui des ressorts de la création, de l’innovation. Le projet éditorial de l’Adami et de l’Irma offrait une belle occasion d’ouvrir grand la fenêtre sur ces réflexions, d’en donner un aperçu sous la forme, plus vivante, d’un court récit de fiction. En racontant une histoire, avec des personnages, j’ai fait de la « prospective amusante », comme autrefois on faisait, à des fins pédagogiques, de la « physique amusante ». Jean Audouze, qui signe l’un des textes de l’ouvrage, et partage avec Hubert Reeves le sens de la divulgation intelligente, sait de quoi je parle…
Le propos central (ou, si l’on préfère, la « morale » de l’histoire) est que le droit, les droits, sont essentiels pour régler les rapports de force au sein de la société. La crise mondiale actuelle nous enseigne que, pour échapper à la jungle et au chaos, même les économies les plus libérales ont besoin de cadres, d’outils de régulation collective. Les artistes, même ceux qui sont les plus soumis à l’épreuve du travail en solitaire, comme les peintres ou les écrivains, ne font pas exception au besoin fondamental de repères. L’orchestre, la troupe, la compagnie montrent que si l’union fait la force, les règles font la cohérence de l’ensemble.
A l’époque de la « globalisation » et du « tout technologique », à l’époque d’Internet, de Google et d’Hadopi, les artistes doivent redoubler de vigilance et de solidarité. La conception, la fabrication, l’édition, la production, la diffusion, la consommation des oeuvres de l’esprit et des produits de l’art, tout change, tout bouge… On a d’autant plus besoin de repères et de balises, de règles du jeu et de lieux communs. Les droits « droit d’auteur ou droit de l’interprète, droit du travail ou de la protection sociale - sont là pour éviter que les créateurs ne soient submergés par le tsunami de la révolution numérique. Les mutations à l’œuvre montrent l’urgence de jeter les bases d’une nouvelle économie de la création ; le droit est le levier qui permettra, à la fois, d’en dessiner l’architecture et de lui donner des fondations solides.


François Ribac

François Ribac est compositeur de théâtre musical et chercheur en sociologie. Auteur de sept opéras pop, de partitions pour le théâtre, la danse et la télévision, il codirige, avec la chanteuse Eva Schwabe, sa propre compagnie. Lauréat notamment de la SACD et de la Villa Médicis hors les murs, sa discographie comprend cinq disques. Côté sociologie, ses recherches concernent principalement la musique, l’histoire des sciences et des techniques, et le cinéma. Il achève actuellement la rédaction d’un rapport sur les sociabilités sur Internet (blogs et webzines musicaux) pour le programme interministériel « Culture et territoires ».

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
Si les mondes artistiques font preuve d’une vitalité constante, ce que l’on appelle communément la politique culturelle publique (et ses acteurs) est marquée par une grande inertie. Il me semble donc intéressant que des institutions comme l’Adami et l’Irma impulsent une discussion sur le futur et que, pour cela, elles sollicitent des personnes venant d’horizons divers.

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Je mentionnerais deux arguments qui se recoupent très largement. Premièrement, la plupart des innovations artistiques proviennent du monde amateur. Sachant cela, une politique publique qui privilégie exclusivement "l’excellence" et la professionnalisation est hautement problématique.
Deuxièmement, les usagers contestent de plus en plus l’expertise unilatérale parce que celle-ci a souvent le défaut d’oublier le bien commun (pensons à l’amiante, au sida, aux déchets, à l’urbanisme, aux pesticides et aux OGM, etc.). Les professionnels de la culture devraient pendre acte de cette évolution, repenser les modes d’évaluation des productions artistiques et inclure les usagers. Si la culture n’est pas un bien comme un autre, on a bien du mal à comprendre cet aspect de "l’exception culturelle".


Pierre Sauvageot

Pierre Sauvageot est un artiste hors cadre. Après un parcours sinueux (fanfare, free-jazz, électroacoustique, informatique musicale, musiques de scène, accompagnement de chansons, etc.), il s’installe durablement dehors et décide de dédier son travail à l’espace public : Allegro Barbaro pour 100 amateurs jouant du cyclomoteur ou des klaxons, Concert de public interprété par les spectateurs eux-mêmes, l’opéra urbain oXc [Odyssée], Champ harmonique, symphonie-parcours pour un millier d’instruments éoliens.
Depuis 2001, il est directeur de Lieux publics, Centre national de création à Marseille, qui accompagne les artistes européens qui font de la ville le lieu, l’objet et le sujet de leurs créations.

Pourquoi avoir participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Artistes 2020 ? Quelle importance accordez-vous à ce sujet prospectif ?
D’abord, écrire, je veux dire écrire pour "de vrai", est un exercice épuisant et très excitant. Alors j’ai pris la question comme une vraie invitation à la provocation, mot pris dans le bon sens du terme, une provocation à oser inventer, à sortir le nez de sa copie. Se projeter dans l’avenir non pas pour nourrir une utopie chimérique, mais pour réinterroger le sens, la nécessité, l’évidence de notre travail quotidien.

Quel est l’argument principal que vous souhaitiez défendre dans votre contribution ?
Spectacle et reproduction mécanique (et maintenant supports virtuels), il est temps de faire la césure entre les arts vivants et les arts reproductibles. Ils n’obéissent ni aux mêmes impératifs, ni aux mêmes désirs de création, ni aux mêmes logiques économiques, ni aux mêmes relations au public. Et donc il faut que les arts vivants le soient de plus en plus, sortent de leurs carcans, et se nourrissent des contextes, des lieux, des situations, et réintroduisent de l’humain dans ce que nous appelons art.


Jean Pelletier

Directeur des relations extérieures de l’Adami

Cette année, auront lieu les 10e Rencontres européennes des artistes organisées par l’Adami. En quoi consistent ces rencontres ? Quels buts poursuivent-elles ?
Il y a 10 ans, l’Adami constatait la nécessité de faire mieux entendre la voix des artistes. L’idée de créer une fois par an un temps fort pour réunir les acteurs de la profession et pour débattre de son avenir a fait son chemin jusqu’à Cabourg et son Grand Hôtel sous les auspices de Proust et de Bruno Coquatrix.

Le Grand Hôtel est un lieu mythique pour les artistes ! C’est ainsi que depuis 10 ans, fin novembre ou début décembre, nous nous retrouvons dans ce havre de tranquillité qui facilite le débat et les rencontres. À Cabourg, la parole est ouverte, contradictoire et sans tabou.

Ces neuf dernières années, les questions mises en jeu ont été débattues par des orateurs de tous bords, artistes, producteurs, politiques, consommateurs, acteurs culturels, experts du monde numérique, porte-parole de la société civile, spécialistes des nouvelles technologies, juristes, sociétés de répartition de droits étrangères, etc.

De ce point de vue, nous nous considérons comme des passeurs d’idées.

Je dirais qu’en dressant l’état des lieux depuis dix ans, et en se mobilisant pour défendre la profession, l’Adami a su créer un espace de dialogue, pour accompagner au plus près la filière dans son évolution et mieux répondre aux préoccupations des artistes.

Un atelier consacré à la publication de l’ouvrage collectif Artistes 2020 aura lieu pendant les prochaines REA. Pourquoi cet atelier ?
L’idée de ce livre est née en amont de la préparation de cette 10ième édition des Rencontres européennes des artistes à Cabourg sur proposition d’une collaboration avec l’Irma.

En travaillant sur ce projet de livre, au fil des contacts, il nous est apparu que cette manière d’anticiper et de projeter l’avenir des artistes à l’horizon 2020 méritait un débat à Cabourg.

Par delà le problème du numérique dont nous voyons tous les jours combien il remet en cause le monde auquel nous étions habitués, il semblait nécessaire de « pousser » l’exercice jusqu’à l’anticipation en n’évitant aucune question sur le statut, la rémunération, le droit moral, l’indemnisation, les conditions de travail, le rapport au public et à la société.

Aujourd’hui, en constatant le résultat, ce livre qui a réuni scientifiques, politiques, artistes, sociologues, philosophes et professionnels de la culture permet une introduction particulièrement pertinente aux débats qui s’engageront à Cabourg dès le 10 décembre. D’une certaine manière, il ouvre une porte sur l’imaginaire, brasse nos illusions, anticipe nos craintes, et évoque des « possibilités » à débattre…



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Propos recueillis par Mathias Milliard


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