À LA SAUCE MASH UP !
Mash up & bootleg : l’art du remix

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Publié le mercredi 4 mars 2009

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Remix, sample, bootleg… Depuis des dizaines d’années, les DJ et autres bidouilleurs découpent les sons, les triturent et les mélangent. Avec les dernières technologies, le phénomène s’est propagé à l’image. Des "mash up" mixant simultanément l’audio et la vidéo s’autorisent à la re-création et au recyclage de films et de musiques.
Des musiciens comme des cinéastes s’y adonnent et diffusent sur Internet. Des radios en programment, des soirées 100% mash up s’organisent, des remakes de bandes-annonces de films sont produites ainsi…
Tolérée en live, la diffusion de ces productions sur CD ou DVD reste très limitée en raison d’une gestion des droits particulièrement complexe. Internet reste ainsi le principal vecteur de diffusion des mash up, où ils circulent gratuitement et ne génèrent de droits, ni pour les auteurs originaux, ni pour les créateurs de ces oeuvres composites.
À quelques jours d’une table ronde sur le sujet lors du Tilt Festival, focus sur les mash up, ceux qui les pratiquent et les enjeux soulevés par leur diffusion.

C’est quoi un mash up ?
Le terme anglais renvoie à un lexique informatique où un mash up est une "application dont le contenu résulte de la combinaison de plusieurs sources d’information". Appliqué à la musique et à la vidéo, le mash up devient une pratique qui consiste à mélanger plusieurs morceaux (mash up audio) ou des images avec du son (mash up vidéo) pour les recomposer sous la forme d’une seule et même œuvre composite. Derrière mash up, on peut donc entendre le terme remix, mais la différence est qu’un remix s’attache à modifier un morceau plus qu’à en mélanger plusieurs en un. Le terme bootleg est également souvent utilisé mais ce dernier renvoie stricto sensu à une utilisation pirate d’œuvres existantes (ce qui n’est pas nécessairement le cas de tous les mash up).

Quelques exemples

On considère que le mash up, dit bootleg, est une altération de l’œuvre originale sans accord des auteurs. Reste que pour pouvoir l’utiliser, il convient d’obtenir un certain nombre d’autorisations entre auteurs (et compositeurs), éditeurs et producteurs. C’est ce qui explique probablement les quatre ans nécessaires pour que le premier album de mashups, As Heard On Radio Soulwax Vol. 2 de 2 Many DJ’s, sorte « officiellement »…
Les mash up peuvent prendre la forme d’un remake de deux titres ensemble, genre dans lequel s’est spécialisé DJ Zebra qui s’amuse à mélanger Daft Punk à Louise Attaque, Diam’s à U2, ou encore Olivia Ruiz à Justin Timberlake. Avec la vidéo, il peut s’agir d’œuvres reprenant des séquences de films et de musique (I Am a Legend avec Will Smith/Beatles vs Mickaël Jackson, par DJ le Clown), de deux clips (We will rock you de Queen vs. Hey ya d’Outkast, par Steven J.), de séries télé (Scooby-Doo vs. Fun lovin’ criminals, par Rockdontrun) et parfois d’un ensemble de sources multiples (le film Star Wars avec des vidéos de Joey Starr en live pimenté par quelques extraits de publicité Orangina rouge = Joey Starr Wars par DJ Zebra et DJ IPN).
Le procédé peut parfois prendre des tournures plus politiques, comme lorsque le remixeur RX fait chanter Bloody Sunday à George Bush ou Should I Stay or Sould I Go à Tony Blair (voir ici)…
Parfois, le mash up peut également être constitué d’images et de sons issus d’un même film pour en former une oeuvre musicale et visuelle inédite (THX1138 de Georges Lucas par Digital Borax, Snakes on plane de David R.Ellis par AddictiveTV)
La diffusion du mashup a utilisé de de plus en plus de canaux « balisés » :
- L’incontournable Zebramix de DJ Zebra sur Virgin Radio,
- Loo and Placido sur NRJ,
- Grandpamini Radio Show,
- Le Goudron et la Plume,
- Le Mix de ToToM,
- P comme Pirate,
- Sors tes Covers !,
- Soul Assassins Radio,
- The Stepx Show,
- Maxxhits Bootlegs est la première webradio consacrée exclusivement aux bootlegs et mashups, avec une dizaine de DJs aux manettes.

Les exemples pourraient être encore plus nombreux car les créations à base de mash up sont de plus en plus courantes et diversifiées. Elles seront entre autres à l’honneur des spectacles du Tilt Festival dans quelques jours (12/15 mars, Perpignan) où se déroulera la table ronde Mash up : quelles créations pour quels droits ? en présence de DJ et de cinéastes programmés lors de ces trois jours. Plus d’information sur la table ronde.

Qui sont ces mash upers ?
Les outils pour mixer les sons et monter des vidéos se sont démocratisés, l’accès au contenu est facilité par le développement d’Internet… À voir la propension toujours plus grande de ce type de productions sur le net, les remixeurs de l’audiovisuel sont peut-être plus nombreux qu’on ne le pense derrière le clavier. Leur point commun : fouineur et bidouilleur à la fois, un peu producteur dans l’âme sans doute.
Parmi les Français qui ont atteint une certaine notoriété dans le mash up, DJ le Clown et DJ Zebra viennent du sérail rock, le premier ayant été bassiste et chanteur d’Ubik dans les années 80, le second bassiste de Billy Ze Kick la décennie suivante. Par la pratique du VJing, des cinéastes se sont également intéressés au phénomène, comme Digital Borax qui reprend le premier film de Georges Lucas pour en faire une oeuvre audio/vidéo originale et sensible.
Ainsi, si tout le monde peut produire un mash up avec plus ou moins de facilité aujourd’hui, les DJ et VJ qui se sont spécialisés avec succès dans ce type de production sont souvent des artistes qui ont fait leurs premières armes dans les mondes "classiques" du cinéma et de la musique auparavant.

Avec quels outils ?
Les logiciels permettant de retravailler les sons sont nombreux et "se ressemblent un peu tous" précise DJ le Clown (lire les interviews). "Le nerf de la guerre, c’est la puissance des processeurs" ajoute-t-il. Côté vidéo, le logiciel Final Cut est l’un des plus utilisés pour monter et démonter les images. Chacun utilise par ailleurs des applications spécifiques, mais également des samples, ou de manière plus traditionnelle des platines ou des instruments de musique dont des séquences vont venir s’intégrer au montage des oeuvres préexistantes.
À noter que les mash up peuvent être à nouveau recyclé par un tiers. Ainsi témoignent A plus D dans les interviews, expliquant que leurs bootlegs audio ont été mis en vidéo sans qu’ils le sachent, et sans que cela leur pose souci.
Quel que soit l’outillage, la pratique du mash up est ainsi proche de l’artisanat et ouverte à tous, avec le danger que cela comporte en termes de qualité de productions.

Un développement international
En France, le phénomène a surtout pris de l’ampleur grâce à la notoriété de DJ Zebra dont les bootlegs audio sont diffusés depuis 2003 sur Oui FM (les Zebramix, 4 millions de podcasts téléchargés), devenue aujourd’hui Virgin Radio. Depuis, il tourne dans les salles de concerts et les festivals, dupliquant le concept au bootleg live joué directement sur scène avec des artistes comme Matthieu Chedid, Anis, Jeanne Cherhal, Dionysos ou La Phaze (pour n’en citer que quelques-uns). Côté télé, après un passage avec Cali à Taratata sur France 2 en 2006 (où Cali interprétait ses chansons sur des instrumentaux de U2 et des White Stripes), DJ Zebra réalise des prime time de mash up vidéo depuis décembre dernier sur Virgin 17.
En revanche, face au nombre restreint de structures qui diffusent ce type de productions en France (les quelques médias cités et le festival Tilt ou Scopitone notamment), la notoriété de la plupart des mash upers passe plus par l’international et l’outil Internet.

Ainsi, de nombreux sites Internet diffusent des mash up audio et vidéo, à commencer par les plateformes d’hébergement type YouTube ou Dailymotion. Des sites spécialisés comme Gybo (Get your bootleg on, un des premiers sites spécialisés en audio), MashupTown (audio/vidéo) ou Total Recut (essentiellement vidéo, initiateur chaque année d’un Vidéo remix challenge qu’a gagné DJ le Clown en 2008) connaissent un succès certain auprès de la communauté internationale des bootleggers.

Cette communauté se retrouve également lors de soirées 100% mash up. Ces dernières ont été initiées à San Fransisco par DJ Adrian & The Mysterious D. (alias A plus D) à travers le Club Bootie (une résidence mensuelle au sein d’un établissement). D’autres clubs ont ouvert depuis à Paris (à la Mécanique Ondulatoire), New York, Los Angeles, Munich, Boston et, comme nous l’annoncent A plus D dans les interviews, le réseau devrait s’étendre à l’Australie ce mois-ci. Là où il n’y a pas de résidences, des soirées ont tout de même réuni les plus grand mash uper de la planète, comme à Pékin, Hong Kong, Mexico ou Copenhague.
Les fondateurs de ces soirées bootie s’occupent également d’un portail internet qui valorise cette culture à travers un palmarès mensuel des téléchargements de bootlegs et la mise en ligne de compilations Best of Bootie chaque année.

Un cadre juridique complexe
Cependant, bien que les producteurs de mash up s’organisent en réseaux informels, avec Internet comme premier outil de connexion, cette culture reste relativement confinée et méconnue du grand public.
Cela peut s’expliquer de plusieurs points de vue, tous liés à la complexité juridique de l’application des droits d’auteur sur ce type d’oeuvre. D’un côté, cette culture reste confinée car il n’y a quasiment pas de production CD/DVD, et par là même de campagne de promotion média (la levée des droits des oeuvres préexistantes étant un parcours du combattant souvent perdu d’avance). De l’autre, les DJ bootlegers courent certains risques à trop faire parler d’eux puisqu’ils sont répréhensibles de pirateries d’oeuvres et de non respect des droits de propriété intellectuelle. L’un dans l’autre, ces pratiques émergentes, qui pourraient trouver un large succès auprès du public et constituer une source de revenus pour les auteurs, se cantonnent à un succès de niche presque tabou, malgré leur incroyable capacité de devenir des outils de promotion.

Juridiquement, les contraintes sont lourdes car il est nécessaire de demander une autorisation d’utilisation à tous les ayants droit des oeuvres utilisées, l’autorisation faisant l’objet d’une tractation financière si besoin. Au simple niveau musical, la tâche est déjà ardue, comme en témoigne le peu de discographie de mash up sur le marché, même lorsqu’on s’appelle DJ Zebra et que des retombées économiques pourraient être attendues. Ajouté à cela les droits afférents à l’ajout d’images (droit à l’image de l’artiste, droit du producteur, droit du réalisateur…), la complexité en devient telle que personne ne s’y frotte.
La situation est d’autant plus complexe que la tendance porteuse des mash up est le recyclage de tubes et de films connus du grand public. Or, autant il est possible de "mash upiser" des oeuvres dont les droits sont libérés (domaine public, licence libre), autant il est tout de suite plus compliqué de négocier avec Mickaà« l Jackson et la Warner Cie !
Ainsi, la plupart des mash up sont des bootlegs illicites que les ayants droit tolèrent jusqu’à présent, mais qui ne sont pas à l’abri de sanctions.

Un outil de promotion hors pair
Il arrive cependant que des mash up soient produits dans un cadre légal respecté. Ainsi, pour la sortie du film Slumdog Millionaire de Danny Boyle, produit par la société Film4 et distribué par la Fox et Warner, les Anglais d’Addictive TV ont reçu pour commande de réaliser un remake de bande-annonce où, partant de séquences du film, ils ont reconstitué un clip vidéo musical dont l’exploitation a contribué à faire monter le "buzz" autour de ce film récompensé aux Golden Globe 2009.

Pour les producteurs, les mash up représentent en effet une opportunité en termes de promotion. Si l’on s’en tient à la musique, un artiste en développement qui se retrouve "mash upé" sur un air déjà connu bénéficie d’un outil de promotion radio/club/Internet dont les retombées peuvent être réelles. Les mash up peuvent également devenir des outils de revalorisation des back catalogue, permettant de faire découvrir aux jeunes et redécouvrir aux anciens des oeuvres oubliées, permettant de redynamiser un marché sur lequel les investissements ont déjà été amortis.

En réalité, certains labels ont déjà compris l’intérêt que représente les mash up en termes de promotion et de valorisation d’un catalogue. Ainsi témoignent A plus D (lire les interviews) : "De nombreuses maisons de disques laissent ’fuir’ tranquillement des a capellas et du matériel audio (c’est particulièrement vrai pour les artistes rap et pop en développement). Le matériel parvient à des DJ et des réalisateurs qui remixent le travail de l’artiste et l’exposent à un public plus vaste. (…) Les labels s’opposent publiquement à ce que des gens fassent du mash up, et en même temps s’assurent en privé que les DJ obtiennent le matériel nécessaire pour remixer les artistes qu’ils veulent mettre en avant".

Perspectives
De deux questions, quelles conceptions adopter ? Faut-il penser un cadre permettant au productions mash up d’intégrer un marché de la musique en générant des revenus pour la filière (auteurs originaux et mash uper inclus) ? Ou bien l’esprit du mash up n’est-t-il pas de rester border line et diffusé "librement" sur le web ?

Comme tout mouvement initié dans la marge, la culture bootie s’est construite en dépit de certaines règles dont certains contestent la logique ("Il serait temps de réaliser qu’avec les outils dont nous disposons au XXIe siècle, il va absolument falloir revoir toutes les législations sur le droit d’auteur", DJ le Clown dans les interviews). Les créations portent ainsi en elles une fraîcheur et une spontanéité qui en font leur force et leur succès. En revanche, cette situation hors des clous ne permet pas de commercialiser ces productions et de générer une économie permettant aux ayants droit d’être rémunérés.

Des solutions pourraient cependant voir le jour. Sans doute pas du côté législatif puisque la loi Création et Internet n’encourage pas l’esprit du recyclage artistique et de la constitution d’oeuvres composites à partir d’un patrimoine collectif.
En revanche, comme nous l’a soumis l’éditeur Jean-François Bert (Tokata), "compte tenu de la difficulté à obtenir les autorisations auprès des divers ayants droit, n’y-a-t il pas une piste à creuser pour les mash up en allant voir les maisons de disques, qui sont de plus en plus des maisons d’artistes disposant des droits d’auteur, droits voisins et droits à l’image, et leur proposer des mash up faits à partir du catalogue maison ?" Ainsi, surtout avec les logiques de 360° suivies dorénavant par l’industrie, les maisons de disques importantes pourraient "clearer" certains droits de manière à ce qu’une partie de leur artistes soit "mash upisable". De la sorte, le mash up pourrait générer une économie.
Le risque étant cette fois-ci de dénaturer le mouvement en développant des oeuvres de commandes à forts usages marketing…

En attendant, les musiciens et cinéastes qui produisent avec succès des mash up en retirent une notoriété qui leur permet de jouer sur scène et de décrocher quelques commandes de remix. Ils continuent surtout car ils y prennent du plaisir, celui de s’amuser, de faire redécouvrir les musiques et les films oubliés, de faire jouer les références communes dans un medley improbable… quitte à se faire censurer ou à jouer sur scène en habit de taulard comme en a pris l’habitude DJ le Clown.


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