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Focus du mois

Interviews

« L’enjeu : créer les distributeurs mondiaux de produits culturels de demain »

L’arrivée programmée des géants du web sur le marché du streaming représente-t-elle une opportunité ou une menace pour les entreprises déjà implantées ? Vont-ils provoquer un effet de levier pour développer la consommation légale de musique en streaming ? Quels sont alors les moyens de se différencier ? L’avis de :

- Simon Baldeyrou, directeur général de Deezer
- Denis Ladegaillerie, président fondateur de Believe
- Yves Riesel, fondateur de Qobuz (à venir)


Simon Baldeyrou

Directeur général de Deezer


« Deezer se différencie sur l’accompagnement des utilisateurs au quotidien »

- Des acteurs comme Apple, Google, Amazon, Microsoft lancent aujourd’hui des offres qui couvrent tout le spectre des services de musique en ligne, du cloud au téléchargement, en passant par la synchronisation et bientôt le streaming. Est-ce que vous ne craignez pas cette concurrence ?

Le premier effet sera forcément bénéfique, parce qu’on va bénéficier de la communication et des moyens de gros acteurs pour évangéliser le public sur ce type de services. C’est tellement une révolution par rapport à la manière dont la musique était écoutée avant qu’il faut éduquer les gens. Et encore, Deezer a une notoriété en France qui est fabuleuse, avec presque 50 % des Français qui connaissent la marque. Et en même temps, les gens ne sont pas encore conscient qu’on peut écouter Deezer tout le temps, quelque soit le support, que ce soit sur mobile, tablette ou autre. Il y a tellement de chemin à parcourir encore avant que tout le monde comprenne, alors que toute l’industrie musicale se tient prête. Nous en sommes tellement aux débuts de cette révolution que si tous les gros acteurs se mettent dessus, ce sera bénéfique pour tout le monde. On va considérer de plus en plus qu’accéder à des millions de titres sur tous les supports et pouvoir bien organiser sa musique devient basique. Et les trois fonctions que nous considérons comme régaliennes – pouvoir écouter à n’importe quel moment n’importe quel titre ; disposer d’un outil pour organiser sa musique, gérer très simplement ses playlists ; être disponible sur tous les supports et pouvoir partager simplement sa musique – deviendront la norme. La différentiation se fera alors sur la manière dont on guide les gens, dont on les accompagne et leur recommande la musique. C’est toute l’expertise de Deezer, qui a toujours misé sur un accompagnement éditorial. Il faut pour cela une expertise musicale extrêmement forte. Nous ne sommes plus sur un métier de distribution de contenus, mais sur un autre qui consiste à accompagner les gens, ce qui n’est pas a priori le métier des acteurs que vous citez. Ils sont là pour vendre et n’ont jamais fait de location, ni construit un accompagnement des utilisateurs au quotidien. C’est là-dessus que Deezer essayera de se différencier. Nous essayerons de démontrer que la valeur n’est pas dans le contenu diffusé mais dans tout le service qu’il y a autour.

- Est-ce que le fait d’avoir déjà négocié des droits pour pouvoir opérer dans quelques 180 pays ne vous donne pas une longueur d’avance sur tous ces titans ?

C’est un avantage, dans la mesure où nous sommes même présents sur des territoires où il n’y a personne d’autre. Nous devons considérer aujourd’hui que la musique n’a plus de frontières. Il y a de vraies synergies éditoriales entre nos équipes des différents pays pour justement proposer à nos utilisateurs de découvrir des artistes qui viennent d’ailleurs. Lorsque nous discutons avec des labels dans ces nombreux pays, nous pouvons faire valoir que nous leur offrons une vitrine réellement mondiale. Nous avons effectivement un temps d’avance sur ce point. Mais le plus important, c’est surtout que leurs artistes soient adoptés localement. Dans beaucoup de pays du monde, nous avons une proportion importante d’écoute locale, voire la majorité. Il est donc indispensable pour nous d’avoir les catalogues locaux. Et sur ce point encore nous faisons la différence, de par notre faculté à pénétrer les marchés locaux, ce que nous faisons depuis un an.

- Est-ce que des offres moins chères que Deezer, par exemple de radios interactives comme Pandora ou iRadio à 2 ou 3 € par mois, ne peuvent pas vous faire de l’ombre, le prix élevé des offres légales étant le principal reproche que leur font les consommateurs ?

Le prix d’un abonnement à 9,99 € donnant accès à tout ce catalogue est extrêmement avantageux par rapport à celui d’un CD ou du téléchargement. Si on compare avec des services de radio, cela n’a plus rien à voir. Les gens ont toujours été habitués à ce que ces dernières soient gratuites, et c’est certainement plus difficiles de vendre des abonnements à 2 € par mois pour une radio fut-elle interactive qu’à 9,99 € pour Deezer. Nous fournissons aussi des services de radio, mais ce qui fait la vraie valeur ajoutée de Deezer, c’est que nous remplaçons aussi les CD et le téléchargement. Ce qui n’est pas encore vraiment rentré dans les esprits, c’est qu’on peut aussi écouter Deezer même quand on n’est pas connecté. De fait, nous remplaçons tous les modes d’écoute traditionnels, en métro, dans l’avion, quand on part en vacances, etc.. Nous avons encore beaucoup de travail à faire pour l’expliquer. Plus de gros acteurs arriveront sur ce marché, plus cela va favoriser son évangélisation.

- Comment allez-vous vous différencier ?

Je pense que c’est important d’être un pure player. Comme il y a un enjeu d’expertise musicale, pour le consommateur, c’est important de savoir que le service dans lequel il a confiance ne lui vend que de la musique et n’a pas d’autres intérêts ailleurs. Nous ne sommes pas là pour lui vendre autre chose que de la musique et de la recommandation. Nous ne faisons pas du tout de mélange des genres et c’est très important, à la fois pour le consommateur et dans nos relations avec les maisons de disques, parce ce qu’elles savent qu’on ne fera que de la musique. Notre expertise pourrait nous permettre de vendre d’autres contenus. Ce n’est clairement pas la direction prise. Nous voulons être le meilleur disquaire du monde, pas le meilleur jukebox.


Denis Ladegaillerie,

Président fondateur de Believe


« L’enjeu est de créer les distributeurs mondiaux de produits culturels de demain »

- Quelle est selon vous la stratégie de ces gros acteurs d’Internet et des technologies qui veulent tous se lancer dans le streaming ?

Face aux taux de croissance enregistrés par Deezer ou Spotify, des acteurs comme Google ou Apple, notamment, ne peuvent rester sur une stratégie défensive. Au final, personne ne sait quelle sera la répartition entre les ventes au titre ou à l’album et une consommation à l’abonnement. Tant qu’ils ne le savent pas, ils disent qu’ils vont se positionner sur tous les business models et, de cette manière, évitent de se mettre potentiellement en risque. Je pense que leur stratégie est plutôt celle-là, sachant qu’au delà de cet aspect, tous les gros acteurs du net sont en train de réaliser une chose : il y a plus d’argent à faire sur un modèle payant que sur un modèle gratuit, et l’on en gagne plus à faire payer un abonnement qu’à monétiser avec de la pub qui rapporte 2 ou 3 dollars par an. L’équation économique globale, c’est qu’il y a une appétence à payer et plus d’argent à faire sur du payant que sur du gratuit. Je pense qu’ils ont aussi pris conscience de l’enjeu de la distribution des produits culturels dématérialisés – quand on ajoute la VOD, la musique, le livre, la presse, ce sont de très gros marchés internationaux, sur lesquels le facteur de succès est la maîtrise de la technologie et du développement logiciel. L’enjeu est de créer les distributeurs mondiaux de produits culturels de demain. C’est une vraie bataille industrielle. Il y a un enjeu énorme sur la distribution payante de contenus culturels. C’est un marché de taille mondiale, donc il faut qu’ils soient positionnés dessus.

- Le cas d’Apple est assez particulier. Est-ce que le plafond atteint par le marché du téléchargement explique le lancement d’un service comme iRadio, qui peut permettre de continuer à générer des ventes en téléchargement sur iTunes ?

Je ne partage pas tout à fait cette analyse du plateau qu’aurait atteint le téléchargement. Je pense qu’Apple est encore dans une stratégie de déploiement à l’international. Sur l’intégralité des ventes, encore aujourd’hui, ce qui progresse malgré tout le plus en valeur ce n’est pas Spotify ou Deezer mais Apple. En Russie, en Turquie, ou dans les pays émergents, il n’y a aucune traction sur l’abonnement, en revanche celle-ci est ultra-forte sur le téléchargement, parce qu’il n’y a pas de 4G, que le système de « caching » n’est pas encore très connu, et qu’il y a encore une grosse différence de prix. Même aux États-Unis, selon les derniers chiffres de l’Ifpi du premier trimestre, le marché est en croissance de pas loin de 10 %, sachant qu’Apple représente 80 % de ce marché. Même sur un territoire très mûr comme les États-Unis, ce n’est pas l’abonnement qui fait la croissance, c’est encore Apple.

- Pourtant certaines sources évoquent une baisse des ventes en téléchargement aux États-Unis ?

Il y a une baisse des ventes au titre et une progression des ventes d’albums, avec une progression globale du téléchargement. C’est ce que montrent aussi les chiffres du Snep sur les trois premiers mois de l’année.

- Pandora réalise de belles performances sur le marché américain de la radio interactive aujourd’hui. Elle pourrait devenir un mode de consommation de la musique dominant. N’y a-t-il une place à prendre pour Apple avec iRadio ?

Le gros problème, en France comme dans beaucoup de pays, c’est le prix trop élevé de la musique sur abonnement. Faire passer les gens de zéro à 9,99 €/mois, c’est une marche beaucoup trop grande. L’étude de l’Hadopi sur la consommation de biens culturels en ligne reflète exactement cette idée. Les gens connaissent les offres, ils les trouvent de qualité mais trop chères. La popularité des services de radio interactive est forte parce qu’ils se distinguent par une fourchette de prix très basse, de l’ordre de 2 ou 3 dollars par mois.


Yves Riesel,

Co-fondateur et co-gérant de Qobuz


« Face à des offres très mainstream qui seront indifférenciées, l’effet de segmentation bénéficiera aux pure players »

- Que penser des velléités des géants du net et de la technologie de prendre position sur le marché du streaming ?

Je pense que pour ces grandes sociétés, offrir un service de musique est assez naturel. Elles sont presque obligées de le faire, mais je ne pense pas qu’elles proposeront des services très différenciés. Néanmoins ce seront des services mainstream, d’intérêt général, qui pourront satisfaire leurs utilisateurs. S’ils arrivent à placer de la musique auprès de leurs clients, cela fait partie d’une expérience globale. Soit ils arriveront à passer la barre en terme de qualité, et s’abonner à un service chez Google ou Amazon deviendra aussi pertinent que d’aller chez Deezer ou Spotify ; soit ils ne parviendront pas à passer la barre, et il y aura alors un effet de segmentation qui bénéficiera aux pure players, quand ces services ne répondront pas complètement aux attentes de certains consommateurs. Je pense depuis le début qu’il y aura une segmentation dans tous les sens de ce marché de la musique, et l’arrivée de ces géants avec des services mondiaux peu caractérisés et particulièrement sympathiques, dans un environnement donné, participe de cette segmentation. Ces services peuvent correspondre à un certain public, et si ce public a d’autres attentes, il pourra s’adresser à un service plus musical, comme Spotify ou Deezer, qui lui apportera peut-être quelque chose de plus, voire à des services encore plus segmentés, comme par exemple Qobuz ou d’autres, qui existeront et apporteront d’autres caractéristiques. Je suis absolument ravi qu’il y ait cette fragmentation du marché, parce que cela ne peut que stimuler l’existant, faire reculer l’acteur dominant et montrer aux gens qu’ils ont le choix, entre Microsoft, Google, Amazon ou d’autres. Désormais il y a des offres, qui ont toutes le même prix, et les consommateurs vont pouvoir mesurer ce qui fait leur différence. C’est très bon pour la concurrence et pour le marché.

- Leur arrivée sur le marché du streaming signifie t-elle que ce sera le principal levier de croissance du marché de la musique en ligne désormais ?

A mon avis, et cela n’engage que moi, le streaming à 9,99 € par mois est un dangereux facteur de paupérisation de la production et de l’offre. Si certains ne trouvent rien à redire à mettre tout leur catalogue dans ces offres de streaming, parce qu’ils ont d’énormes planches à billets que sont les fonds de catalogue, d’autres – nouveaux talents, répertoires spécialisés – ne peuvent pas s’en sortir dans ces conditions. Que le streaming soit l’avenir, c’est évident. Mais je ne pense pas que l’on parviendra à faire, avec des offres à 9,99 € par mois, un marché de masse. Il doit y avoir des points prix plus bas et d’autres bien plus haut. Je pense qu’on va s’orienter vers des formules d’abonnement avec options. On peut très bien avoir des abonnements à 2, 4 ou 5 € expurgés d’un certain nombre de choses, que les gens seront prêts à acheter à l’acte quand ils les voudront vraiment. J’imagine bien que dans le futur, il y ait toute une gamme de services sur abonnement, de très bon marché jusqu’à beaucoup plus cher, et que les gens gonfleront leur mise, pour acheter tel ou tel album qui n’est pas disponible dans leur abonnement. C’est un peu de cette manière que je vois les choses pour les 3 à 5 ans à venir, avec la non-disparition du téléchargement à l’acte, l’amélioration de sa qualité, et ce système de supplément lorsque je veux telle ou telle référence qui n’est pas disponible en streaming.

- Cela suppose que l’on aille vers une sorte de fenêtrage des sorties d’albums ?

Une sorte de chronologie des médias, en effet. Dans le cinéma, elle permet de s’assurer de gagner de l’argent en salles pendant une certaine période. Or dans la production, ce qui est important, c’est de savoir à quel moment on va voir revenir l’argent que l’on a investi. Si l’argent ne revient pas, je suis peut-être en train de constituer un catalogue, mais de quelle trésorerie vais-je devoir disposer pour tenir le choc ? La particularité de Qobuz est de faire à la fois du téléchargement et du streaming. Et nous constatons que lorsque nos abonnés ne trouvent pas un titre en streaming, parce qu’il n’est pas disponible dans ce format, pas plus chez nous qu’ailleurs, ils l’achètent en téléchargement, suite à quoi notre application leur ouvre les droits en streaming.

- Un service comme iRadio, qu’envisage de lancer Apple, ne risque t-il pas de renforcer la domination d’iTunes, ses auditeurs pouvant à tout moment acheter le titre qu’ils entendent ?

Il me semble que d’un point de vue marketing, Apple n’est pas dans une très bonne situation aujourd’hui. S’ils ne font rien, ils vont être attaqués par l’usage du streaming et notamment par Spotify. Il n’y a pas qu’eux que cela embête, mais tous ceux qui gagnent de l’argent avec iTunes. Ils ne peuvent pas rester sans rien faire, mais en même temps, ils ne peuvent pas non plus lancer un service sur abonnement à la Spotify ou Deezer, car ils risquent de ruiner leur modèle économique, d’autant qu’il y a quand même du mou dans la progression du téléchargement en général. La position d’iTunes n’est vraiment pas facile à tenir de ce point de vue. Ils vont créer une espèce de webradio interactive, qui va apporter de la souplesse dans la consommation de musique, et on peut considérer que des gens qui ne téléchargent pas sur iTunes vont se satisfaire d’un service comme iRadio, qui apportera peut-être une ou deux choses de plus que Pandora. Je le vois comme un complément dans la gamme d’offres. Et peut-être que les utilisateurs de iRadio auront une plus forte propension à aller télécharger de la musique sur iTunes. Mais l’univers d’iTunes n’est pas aussi fermé qu’on le dit, et il ne tient qu’à nous de faire savoir que l’on peut utiliser iRadio et télécharger sur Qobuz, de même que nos clients utilisent le logiciel iTunes pour gérer et écouter la musique qu’ils achètent chez nous.


Article

QUAND LES GEANTS DU NET SE RUENT SUR LE STREAMING
Quelles stratégies pour Apple, Google, Amazon et Microsoft ?

A peine le dixième anniversaire d’Itunes vient-il de sonner que déjà le streaming devient la nouvelle coqueluche des marchés. Spotify, Deezer, Rdio et quantité d’autres, ont ouvert de nouvelles perspectives au business de la musique en ligne. Le développement rapide des plateformes de streaming à l’international, sur des marchés émergents en forte croissance ou jusque là inexistants, excite les convoitises. Cela suffit-il à expliquer les volontés de Google, Amazon, Apple et Microsoft à se lancer dans la bataille ? A quelles stratégies répondent leurs manœuvres ?

Depuis quelques mois, les annonces se multiplient. Google, Apple, Microsoft, et même Amazon, ne font plus mystère de leurs velléités de pénétrer sur le marché du streaming musical. Pourquoi et comment ces géants du Web, du e-commerce, du hardware ou du logiciel, déjà présents pour certains sur le marché du téléchargement, se pressent pour investir celui du streaming ? Sûrement parce que c’est un marché qui double sa croissance, mais aussi parce qu’il représente un levier indirect de création de valeur.


Manœuvres sous la toile


En septembre 2012, le Wall Street Journal a annoncé qu’Apple était sur le point de signer un accord de licence avec Universal Music pour le futur service de radio interactive iRadio, et qu’une entente avec Warner Music n’était pas loin de se conclure. Début mars, l’annonce non officielle d’un deal entre Warner Music et Google en vue du lancement de deux services sur abonnement — l’un sur Youtube, l’autre sur la plateforme Google Play — s’est accompagnée de fuites sur les discussions, déjà avancées, avec les autres majors de la musique. Quelques jours plus tard, le site américain The Verge prêtait des intentions similaires à Amazon. Sur la foi de sources proches des négociations, le géant de l’e-commerce aurait engagé des discussions pour lancer son propre service sur abonnement. Quant à Microsoft, sa console de jeu Xbox lui a servi de cheval de Troie pour le lancement, en octobre 2012, d’un nouveau service Xbox Music offrant à la fois de l’hébergement (avec SkyDrive), du téléchargement et du streaming sur abonnement.

Déjà présentes sur le marché du téléchargement, l’intérêt de ces firmes du monde électronique pour le streaming semble confirmer la montée en charge de ce marché de la musique en ligne.


Un marché qui double sa croissance


De fait, le marché du streaming se mondialise à tout va et connaît un fort développement. Alors que les anciens modes de revenus de la musique sur les mobiles (sonneries, téléchargement,…), veaux d’or des années 2005-2010, se réduisent comme peau de chagrin, le streaming a plus que doublé. Sa part du marché numérique a grimpé de 9% à 20% en l’espace de cinq ans. Cette part conquise par le streaming est même de 31% en Europe, où la sauce de ce nouveau mode de consommation de la musique a pris beaucoup plus vite qu’ailleurs.

En Suède, terre natale de Spotify, l’abonnement à lui seul a pesé 91% des revenus du numérique en 2012 — contre à peine 16 % en 2008 — alors que ces derniers ont été multipliés par dix dans l’intervalle. La part de marché du streaming dans le numérique (financement par la publicité inclus) a été de 60% en Norvège l’an dernier, de 54% aux Pays-Bas, de 47% au Danemark, et de 40% en France.

Quand la croissance du téléchargement n’a été que de 12% en valeur au niveau mondial en 2012, celle du nombre d’abonnés à des services de streaming a été de 44% sur la même période, avec une progression du chiffre d’affaires de l’abonnement du même ordre pour les labels, à près de 900 millions de dollars au niveau mondial. C’est certes cinq fois moins que ce qu’a rapporté le téléchargement en 2012. Mais avec seulement 20 millions d’abonnés, pour 2,3 milliards d’internautes dans le monde, le potentiel de croissance du streaming payant reste très important, de même que celui du streaming gratuit financé par la publicité.

Sur les seuls mobiles, les revenus de l’abonnement devraient croître de 40% en 2013, projette Strategy Eye. On atteindrait ainsi 1,7 milliard de dollars grâce aux nombreux accords de bundle avec une multitude d’opérateurs de télécommunications. C’est également sur les mobiles que les revenus publicitaires du streaming gratuit devraient connaître la plus forte croissance aux États-Unis. Le cabinet d’études eMarketer pronostique que 86 % des revenus de la musique sur les mobiles proviendront de la publicité à l’horizon 2016.

Ces perspectives plus que prometteuses contribuent à susciter la convoitise des géants de l’Internet et des nouvelles technologies et expliquent certainement leurs stratégies de prise de position dans ce secteur.


Un levier de valeur indirecte


Au delà des revenus qu’est susceptible de générer le streaming, pour toutes ces firmes multinationales, la musique permet surtout de vendre qui du hardware ou du logiciel, qui de la publicité, qui des big datas sur nos comportements en ligne, qui d’autres biens culturels en téléchargement et par correspondance (films, séries, livres, jeux vidéo,…). Encore une fois, la valeur que la musique permet de créer autour d’elle dépasse largement sa seule valeur marchande.

Apple a fait de la musique le levier de son rebond industriel au milieu des années 2000. L’engouement qu’elle suscite lui a permis d’écouler 300 millions de baladeurs iPod dans le monde (auxquels viennent s’ajouter désormais, chaque trimestre, 50 millions d’iPhone et 20 millions de tablettes iPad), mais aussi de bâtir autour de ses appareils tout un écosystème qui draine des centaines de millions de consommateurs vers sa boutique en ligne. Pour plus de 20 milliards de transactions en 2012.

Aujourd’hui, si les ventes de musique en téléchargement représentent toujours 40 % du chiffre d’affaires d’iTunes, elles connaissent désormais des taux de croissance relativement modérés sur les principaux marchés. Pire, la montée en puissance du streaming menace de remettre en cause la suprématie d’Apple dans la musique en ligne.

En lançant iRadio, Apple peut espérer contrer les éventuels effets cannibales du streaming et continuer à se différencier sur ses appareils — y compris la future montre iWatch — en offrant un service de radio encore plus interactif que celui de Pandora (200 millions d’auditeurs aux États-Unis dont 140 millions sur mobile). iRadio permettrait également d’introduire dans l’écosystème d’iTunes une dimension de découverte et de recommandation qui lui fait cruellement défaut jusque là ; et, surtout, de compléter une offre qui, comme celle de ses concurrents, doit aujourd’hui intégrer des services d’hébergement dans le cloud, de synchronisation, de téléchargement à l’acte et de streaming, afin de couvrir tous les modes d’accès ou de consommation de la musique.


En quête de nouveaux cercles vertueux


Le lancement de services de musique par abonnement répond à la même volonté, chez Google, Amazon ou Microsoft. En proposant toute une gamme de services autour de la musique intégrés à leur boutique en ligne, à leurs périphériques ou à leur système d’exploitation, il s’agit pour eux de s’adresser à tous les segments de marché.

Si la part de marché d’Amazon dans le téléchargement de musique aux États-Unis est passée de 15% en 2011 à 22% en 2012, l’entreprise le doit en grande partie au succès de ses tablettes tactiles Kindle Fire. Elles ont drainé tout un nouveau public vers sa boutique Amazon MP3 et vers l’ensemble de ses offres numériques (ebooks, streaming vidéo et applis Android) dont le chiffre d’affaires a bondi de 29% entre le dernier trimestre 2012 et le premier trimestre 2013. Un cercle vertueux qui lui permet de grignoter des parts de marché à iTunes ou à Netflix — voire dès demain à Spotify — tout en recrutant de nouveaux clients pour sa plateforme de e-commerce.

De son côté, Google est déjà un acteur majeur du streaming musical sur Internet avec Youtube. Les clips musicaux officiels ne représentent que 13 % des vidéos mises en ligne, mais captent la plus grosse audience sur le territoire français, selon le premier baromètre de l’Hadopi. Forte de 800 millions de visiteurs uniques tous les mois au niveau mondial, la plateforme vidéo de Google est également la première destination musicale des jeunes américains sur Internet, selon une étude de Nielsen réalisée fin 2012. Ils sont 64% à écouter de la musique sur Youtube, contre 56% à la radio, 53% sur iTunes et 50% sur CD. Et 72% de cette tranche d’âge avait acheté de la musique dans un format ou dans un autre au cours des douze derniers mois, contre 68% en moyenne pour l’ensemble de la population.

Alors que se développe le marché de la télévision connectée — 85% des écrans plats produits dans le monde seront des téléviseurs connectés à l’horizon 2016 selon Gartner –, le lancement d’une formule payante de Youtube dépourvue de toute publicité prend tout son sens, tout autant que les formules d’abonnement proposées par certains réseaux multichaînes. Google dispose de la force de frappe nécessaire pour promouvoir avec succès son propre service de streaming audio sur abonnement, tant qu’aucun acteur dominant ne s’est imposé dans ce secteur, à l’instar d’Apple dans celui du téléchargement. Ces deux initiatives sont un excellent un moyen, pour le numéro un des moteurs de recherche, de diversifier les modes de monétisation des contenus qu’il indexe, même si la publicité reste pour lui le nerf de la guerre.


Guerre des OS et des Appstores


Au delà des prises de position sur ce marché, c’est un enjeu bien plus capital qui se dessine en amont de toutes ces manœuvres : celui du contrôle de la télécommande multimédia, sociale et connectée de demain. Ce qui sera le véritable sésame du marché des loisirs, du divertissement et de la publicité en ligne. C’est dans cette perspective que s’inscrit la guerre des systèmes d’exploitation iOS et Android que se livrent Apple et Google, qui cherchent à imposer leur standard dans toutes sortes d’équipements, des périphériques connectés aux décodeurs de télévision en passant par les media centers de salon.

De ce point de vue, Microsoft semble avoir perdu la partie sur les smartphones, suite à l’échec patenté de son système Windows Phone… mais pourrait reprendre l’initiative l’été prochain avec la sortie de son nouveau système d’exploitation Windows Blue, successeur de Windows 8.

Derrière la guerre des OS pour le contrôle de la télécommande multimédia, une autre bataille se joue. Les enjeux financiers sont tout autres que ceux du seul marché de la musique en ligne. Elle concerne les App Stores. Avec des revenus supérieur de 350% à ceux de son suiveur (Google Play, ex-Android Market), l’AppStore d’Apple — 45 milliards de téléchargements au 1er trimestre — domine largement un marché évalué en 2012 à 8 milliards de dollars pour le top 5 de ces magasins d’applications pour mobiles. Mais là où l’App Store d’Apple a connu une croissance de 33 % entre novembre et décembre derniers (selon le cabinet d’études App Annie) et de 100 % entre décembre et janvier, Google Play a fait beaucoup mieux, avec une croissance de 700 % entre décembre et janvier.

Même si elle sert encore une fois de produit d’appel, la musique pourrait bien tirer parti à terme de ce développement exponentiel… à condition d’adopter résolument — ce qui est encore loin d’être acquis — le nouveau format des applications interactives et connectées.


Philippe Astor


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Quelles stratégies pour Apple, Google, Amazon et Microsoft ?

A peine le dixième anniversaire d’Itunes vient-il de sonner que déjà le streaming devient la nouvelle coqueluche des marchés. Spotify, Deezer, Rdio et quantité d’autres, ont ouvert de nouvelles perspectives au business de la musique en ligne. Le développement rapide des plateformes de streaming à l’international, sur des marchés émergents en forte croissance ou jusque là inexistants, excite les convoitises. Cela suffit-il, cependant, à expliquer les volontés de Google, Amazon, Apple et Microsoft à se lancer dans la bataille ? A quelles stratégies répondent leurs manœuvres ?

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« L’enjeu : créer les distributeurs mondiaux de produits culturels de demain »

L’arrivée programmée des géants du web sur le marché du streaming représente-t-elle une opportunité ou une menace pour les entreprises déjà implantées ? Vont-ils provoquer un effet de levier pour développer la consommation légale de musique en streaming ? Quels sont alors les moyens de se différencier ? L’avis de :

- Simon Baldeyrou, directeur général de Deezer
- Denis Ladegaillerie, président fondateur de Believe
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LEXIQUE


Télévision connectée :

La télévision connectée (Connected TV ou Smart TV en anglais) est une télévision raccordée, directement ou indirectement, à Internet afin de fournir un ensemble de services aux téléspectateurs. La télévision, depuis son invention, n’a toujours été qu’un terminal de réception. Connecté, le téléviseur devient également émetteur.

OS (Operating system : système d’exploitation)

Un système d’exploitation est un ensemble de programmes qui dirige l’utilisation des capacités d’un ordinateur par des logiciels applicatif. Le système d’exploitation est le premier programme exécuté lors de la mise en marche de l’ordinateur, après l’amorçage. Par exemple, iOS, anciennement iPhone OS, est le système d’exploitation mobile développé par Apple pour l’iPhone, l’iPod touch, et l’iPad. Android est un système d’exploitation open source utilisant le noyau Linux, pour smartphones, tablettes tactiles, PDA et terminaux mobiles conçu par Android, entreprise rachetée par Google.

App store (Pour Application Store

Ce sont des plateforme de téléchargement d’applications pour les appareils mobiles. Par exemple, Appstore est celle créé par Apple sur les appareils mobiles fonctionnant sous iOS (iPod Touch, iPhone et iPad), Android Market celle pour les appareils fonctionnant sous Android.

Hardware

Le hardware qualifie le matériel informatique en général, par opposition au software, qui désigne les programmes, les logiciels ou les CD.

Streaming

Le streaming (terme anglais, de stream : « courant », « flux », « flot »), lecture en continu, diffusion en flux, lecture en transit ou diffusion en mode continu, désigne un principe utilisé principalement pour l’envoi de contenu en « direct » (ou en léger différé).

Bundle (Offre groupée)

Un bundle est un ensemble de produits vendus ensemble. Ce terme marketing est parfois utilisé en informatique pour désigner une offre commerciale composée, en plus du produit principal, d’accessoires, de logiciels supplémentaires ou d’une extension de garantie. (Exemple : compte Deezer inclus dans les abonnements téléphoniques Orange)

Big data

Big data (Grosses données en français), est une expression anglophone utilisée pour désigner des ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’ils en deviennent difficiles à travailler avec des outils classiques de gestion de base de données, nécessitant ainsi de repenser les outils et méthodes de capture, stockage, recherche, partage, analyse et visualisation des données. Les perspectives du traitement des big data sont énormes, notamment pour l’analyse d’opinions politiques ou de tendances industrielles, la génomique, l’épidémiologie ou la lutte contre la criminalité ou la sécurité.


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